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August 29 IslandeCe qui m’a surpris le plus en Islande, c’est que le pays n’est ni comme je m’y attendais, ni comme quelque autre endroit où j’étais déjà allé. Je m’attendais à découvrir un pays glacé, et il y faisait pas moins de 10°C (mais fréquemment avec un vent terrible). Connaissant le revenu moyen des Islandais (34k€ !) je m’attendais à découvrir des villes luxueuses et tape à l’œil, les maisons sont en tôle et le luxe est réservé aux intérieurs. Je m’attendais à un pays totalement scandinave, mais à part quelques parties qui ressemblent regrettablement aux USA, l’Islande est un monde totalement à part du reste. L’Islande est unique pour bien des aspects. D’abord c’est un pays colonisé par les vikings, emportant avec eux quelques (esclaves ?) celtes. C’est donc un pays où il a fallu tout créer, où nul humain ne vivait avant l’an 900. Par ailleurs, c’est un pays de lettrés, où un Islandais sur 10 publie dans sa vie. C’est aussi un pays où l’on trouve des piscines dans des endroits totalement improbables, chauffées par géothermie. C’est un pays très modernes où certains aspects n’ont pas variés depuis 100 ans, en particulier la langue, le code génétique des hommes et celui des chevaux, qui possèdent une allure spéciale, le tölt. Par ailleurs, les paysages Islandais, les immenses et nombreux fjords du nord ouest, les champs de lave colonisés par les mousses, les successions de volcans, les gigantesques glaciers qui occupent un tiers de la superficie de l’île, les cascades puissantes, lui confèrent une géographie véritablement exceptionnelle. Ce sont des paysages de fin du monde ou de création qui semblent, malgré la présence des routes, ne pas avoir été modifiés par l’homme. C’est un pays incroyablement dépaysant, où, en août, sous la pénombre de 22h, on découvre des paysages lunaires, des plaines désertes et des moutons de bords de route. D’autres points sont remarquables. D’une part le sens du marketing des Islandais. Que les régions aient peu ou beaucoup à présenter, elles le vendent bien. Le nombre de brochures disponibles est impressionnant. Et aucune ne ferait rougir une école de marketing Américaine. Le pire hôtel minable possède sa carte postale, sa brochure de présentation, le plus petit village son point d’information touristique. Ensuite la qualité de l’hébergement immobilier. Autant la qualité des guest houses (chambres d’hôtes) est très élevée, autant celle des hôtels quatre étoiles est moyenne, en dehors d’établissement incroyablement chers. Alors je conseille de préférer les premiers aux seconds. Par ailleurs, si vous n’avez pas la chance de tomber, comme nous, sur un restaurant Français en plein désert, vous risquer de payer le moindre plat médiocre au prix du Canard au sang de la Tour d’Argent. Si la cuisine Islandaise n’est pas réputée, c’est justifié. Le poisson peut être correct, le mouton aussi, mais très cher. Le vin, lui, est généralement encore plus cher, et encore plus mauvais. Parlons des routes à présent. La limitation de vitesse est de 90 km/h sur les routes asphaltées, et de 80 km/h sur les routes non asphaltées. L’été, sur les nationales les plus larges, principalement celles qui partent de Reykjavik et vont vers l’aéroport et Keflavik et les lieux les plus touristiques (comme la route 1 qui fait le tour de l’île) cette limitation est frustrante. Mais interdire de dépasser 80 km/h sur une route de terre, couverte de nids de poule, alternant descente et montées à 15% agrémentées de virages en épingle à cheveux est superflu. Et c’est le type de route principal qui existe dans la péninsule du nord-ouest. Certaines routes sont normalement limitées au 4x4. Parfois avec raison, parfois non. Je voudrais terminer par une mention spéciale à Djupavik. Perdu dans le nord est de la presque île du nord ouest, Djupavik est le village le plus improbable qu’il m’ait été donné de voir en Islande et probablement dans ma vie. Notre rencontre avec Djupavik a commencé le midi. A Holmavik, à la question « peut-on trouver un hébergement plus loin dans le nord » l’employée du bureau d’information nous à fièrement présenté une carte postale ou s’affichait une belle et grande maison rouge du meilleur aspect. Nous y avons donc réservé une chambre et roulé quelques heures avant de découvrir la réalité de Djupavik. En dehors du bâtiment de l’hôtel et de ses minuscules annexes où nous avons dormi, Djupavik est constitué de 6 maisons, des ruines d’une fabrique de harengs salés fermée depuis 1954 et égayé par la présence d’une carcasse de navire rouillée, d’une caravane rose Vichy, d’un étendoir à poissons séchés et d’une colonie de Stern arctiques qui attaquent tout ce qui s’approche. Par chance, nous avons également pu profiter de la présence dans les lieux d’un Autrichien dépressif, d’une famille de touristes demeurés et d’un couple de gays Allemands inattendus qui considéraient qu’il n’y avait rien de plus beau que Djupavik sur terre. Probablement venaient-ils de la partie la plus sombre de la Ruhr. La seule chaîne de télévision montrait une speakerine debout à coté d’un pot de fleurs et terminait son journal du soir par des images de canards sur le lac de Tjornin Seule la présence de Tina, l’adorable petite chienne de l’hôtel, nous a empêché de nous jeter dans l’eau. Une visite à Djupavk vous fait ensuite apprécier la vie qilleurs au centuple. August 27 CopenhagueJe rêvais depuis longtemps d’aller visiter Copenhague. Pas parce que, Normand de naissance, je souhaitais découvrir mes ancêtres. Ils ne viennent pas de là. Pas parce que je souhaitais m’offrir une cuite à la Carlsberg. Elle est si légère que c’est impossible. Uniquement parce qu’on m’avait vanté la beauté des Danoises. J’ai donc profité d’une escale rallongée sous le beau ciel bleu pour me promener dans les rues de la ville. Globalement, la ville est plutôt austère, avec de grands bâtiments de brique rouge, des immeubles bas sans recherche architecturale. Pas la ville où l’on souhaite se perdre une nuit d’hiver pluvieuse. Mention spéciale cependant à la population de Christiania, le squat autogéré situé au sud est de la ville qui héberge près d’un millier de personnes. C’est un quartier qui semble finalement peu visitée par les touristes, et totalement incongru au sein même d’une capitale. Fresques murales sur la moitié des murs, organisation communautaire, architecture faite de bric et de broc avec une évidente recherche artistique, vente de cannabis, absence de véhicules. C’est un havre de vie parallèle très bien sauvegardé par ses habitants, jaloux de leur indépendance. Pour résumer, Copenhague n’est pas si triste que l’on m’avait dit, mais ne mérite pas forcément une visite de plus de quelques jours. A moins bien sûr de parler Danois et de pouvoir se fondre dans la population, ou de connaître une Danoise. August 26 AllemagnePourquoi partir voir nos cousins nécessairement Germains quand ceux-ci, pour imiter quelques uns de leurs grands parents, quittent chaque été en masse leur propre pays. Et bien tout simplement pour ne pas faire comme tout le monde. Alors je me suis installé dans ma voiture, j’ai rempli le coffre de victuailles divers et je suis parti à la rencontre de l’Allemagne, pays que j’avais traversé à nombreuses reprises, sans jamais vraiment visiter. Auparavant, je connaissais de l’Allemagne des aéroports et des zones industrielles. Comme si un Japonais ne visitait en France que le Creusot, Cambrai et la zone de Grand-Couronne. Je supposais que le pays recélait d’autres choses. D’abord Koblenz (Coblence). Petite ville charmante au confluent du Rhin et de la Moselle et à l’histoire mouvementée. En centre ville, très jolies maisons décorées, avec pignons peints, églises enfermées dans les ruelles, autour des fortifications surplombent les cours d’eau et rappellent les nombreuses invasions qu’à subi la ville. Entre les deux le surprenant et énorme monument à la gloire de Guillaume premier (sur le Deutsches Eck) chevauchant un cheval de 12m jure avec la nature romantique du lieu. En sortant de Koblenz, je m’étais juré de me rendre à Köln (Cologne) dans le but de voir la fameuse cathédrale de la ville. Fameuse, elle l’est. Der Dom, est immense, imposante, majestueuse, sombre et rassemble les superlatifs autant que les visiteurs. Elle est à l’image de ce qu’elle doit être : la preuve de la puissance des électeurs archevêques qui ont dirigé la ville durant près de 500 ans. Mais Köln ne possède pas que la cathédrale. De nombreuses églises romanes sont également dispersées dans la ville. Certaines n’ont pas beaucoup d’intérêt. D’autres montrent des proportions admirables, un charme indéniable ou un intérieur baroque inattendu. J’aurais aimé pouvoir rester plus longtemps et les visiter toutes mais déjà la route m’attendait. Le soir, après avoir lentement traversé une partie de la campagne Allemande, j’échouais par hasard dans la délicieuse petite ville de Marburg. Cette ville universitaire, riche en escaliers, en églises, en vieilles maisons bourgeoises et dotée d’un château et d’une rivière fut une adorable surprise malgré l’heure tardive. Mais le but de mon voyage se précisait et dès 14h, le lendemain, je me trouvais à Berlin. La plupart des grandes villes d’Allemagne ont souffert de la seconde guerre mondiale. Berlin plus que toutes. Et Berlin a de plus été séparé en deux durant quarante ans. Berlin a su plus que beaucoup d’autres capitales Européennes conjuguer l’ancien et le moderne. Les vieilles églises, les anciens palais, les monuments de l’âge d’or du royaume de Prusse, que l’on peut juger austères et rectilignes en dehors du palais de Charlottenburg, se mélangent aux immeubles d’après guerre et aux constructions modernes de la réunification. C’est la musée juif, le philharmonique, les géantes constructions de Potsdamer platz, le quartier gouvernemental avec le dôme du bundestag, la bibliothèque et la chancellerie, ou même de plus modestes immeubles d’habitation créatifs qui apportent à Berlin son extraordinaire richesse architecturale. Si les destructions ont fait perdre aux quartiers anciens et aux vieilles églises leur authenticité, elles ont permis un mélange d’architecture (comme à Luxembourg) plutôt réussi car très ambitieux et confié à de grands architectes. Les investissements réalisés dans les constructions immobilières Berlinoises sont clairement visibles. Le seul souci de la ville peut être le fait de ne pas remplir suffisamment ces constructions. Car Berlin est une grande ville, très étendue. Plus proche en cela de Londres que de Paris. Une ville verte aussi, avec de nombreux parcs. Peut-être était-ce dû à ma visite en Août, mais la plupart de ces parcs étaient vides. Vides au point de trouver des pelouses de plusieurs hectares avec deux ou trois personnes dessus. Vides à voir une famille faire un barbecue dans Tiergarten. Berlin m’a semblé une ville vivante, agréable à vivre, mais peu peuplée. J’ignore à ce jour si l’impression aurait été la même en hiver, quand la température descend à -20°C. August 25 Corse. GR20 et considérations très personnellesCorse île de beauté. Ile de la nature rude et sauvage. Ile des Corses. Beaux comme des pirates des deux sexes. Tous aussi rudes et sauvages. En tant qu’île, la Corse est magnifique de naturel. C’est une succession de paysages variés. Des baies rocailleuses, des forêts de pins laricio, des plages cachées, des pics abrupts et torturés, des hêtraies paisibles, de longues falaises, des plateaux doux… c’est un bonheur pour les yeux. En tant que support du GR20 , la Corse est un écrin précieux pour un chemin sportif, plutôt technique, ou des marcheurs de toute l’Europe ont la joie de découvrir cette sauvage nature entre une montée proche de l’escalade et une descente casse-pattes. Cols où la mer est visible des deux cotés, succession de lacs, pozzines et névés, soleil couchant de la terrasse du refuge, et vasques de torrents où il fait bon se baigner sont accessibles dans un minimum de temps pour une quantité de sueur raisonnable. En tant que région, la Corse est un désastre économique condamnée au sous développement par la seule présence de ses habitants. Combien de fois ai-je entendu un ou une Corse me dire : « il ne faut pas comparer la Corse.. ». Et bien si, il faut comparer la Corse. Il me semble même urgent de la comparer parce qu’elle me semble cruellement souffrir d’absence de comparaison. Il m’a très souvent semblé au cours de mon périple dans l’île que la principale fierté des Corses était de résister à l’envahisseur, qu’il soit Turc, Génois ou Français. Beau programme certes, mais qui ne me semble pas conduire au développement économique. Le résultat est simple : peu de grands hommes à part Pascal Paoli, Napoléon (qui méprisait les Corses) et Tino Rossi, peu d’artistes en général, une architecture médiocre, une musique qui tient plutôt du folklore, des spécialités culinaires intéressantes mais d’un rapport qualité prix inférieur à ce que l’on peut trouver dans le massif central (mention spéciale au saucisson à 35€, trop gras ou trop dur, mais par contre j’ai adoré les Canistrelli) et une organisation déplorable. A force de se croire le nombril du monde, de penser qu’en dehors de l’île, il n’y avait rien de bon, le Corse se sont exclus de la compétition mondiale. S’ils ouvraient les yeux, peut-être verraient-ils que pour le monde, et même l’Europe, leur histoire est anecdotique et leur culture folklorique. Bien des contrées dans le monde ont une population moins nombreuse, des richesses naturelles moindres, et se sont développées économiquement. Mais comment développer une île où les villages qui doublent leur population en été refusent de modifier leur organisation hivernale, où les horaires de bus affichés ont deux ans de retard et les bus 1h30, où aucun taxi n’est disponible à la sortie de l’aéroport et où il est possible de faire 170km sur un chemin touristique sans voir une poste ou un distributeur bancaire ? Pour que la Corse se développe, encore faut-il que les Corses (et pas seulement les trois exceptions que j’ai rencontré et qui se lèvent tôt) le veuille. En tant que destination touristique, la Corse est une bonne idée qui se prépare. Je conseille pour ma part de partir avec sa voiture, bourrée de produits continentaux, de profiter de la nature au maximum et de vivre en autarcie pour éviter des coûts démesurés et tout contact avec la peuplade autochtone. En tant que casse-tête politique, la Corse me semble préoccuper nos édiles plus qu’il n’en faut. Pour ma part, je milite pour l’indépendance de l’île. Laissons les Corses se débrouiller, et cessons de les sponsoriser. August 04 Détour scatologique« Nul ne doit aller au Pérou s’il ne peut chier debout » devrait être inscrit dans la constitution. J’ignore comment se débrouillent les Américains qui visitent le Pérou, eux qui considèrent habituellement que les Français constituent le sommet de la saleté. Les sanitaires Péruviens sont quelque peu décevants.
J’ai dîné dans des restaurants aux plafonds sculptés et aux nappes brodés, j’ai dormi dans des hôtels propres et bien tenus, j’ai visité des musées provinciaux aux collections exceptionnelles. Et ces établissements possédaient pour principal point commun le fait de n’avoir ni lunette ni papier dans leurs toilettes. Je n’ose m’étendre plus sur les lieux plus populaires qui, tout aussi dépourvus de confort, ne sont même pas raccordés au réseau d’eau. Ni sur les sanitaires privés, aussi payant que puants. On trouve encore au Pérou des toilettes Turques, sans eau, aux murs lézardés qui n’ont pas vu de peinture depuis l’Empire Espagnol. Chaque Péruvienne prévoyante se déplace avec un rouleau de papier dans son sac à main ; papier fin, fragile et rugueux, peu propice à conférer à son utilisateur la sérénité nécessaire à l’accomplissement de l’acte généralement attendu dans ces endroits. Mais si les toilettes Péruviens sont mal tenus, mal équipés et mal entretenus, il suffit de passer quelques jours au Pérou pour les apprécier. Car s’il est une chose bien pire que des toilettes sales, c’est l’absence de toilettes. Et en effet, on trouve parfois plus facilement des guides touristiques honnêtes que des toilettes libres. TuristaIl est vrai que le résultat de mes dernières analyses prouve que j’ai un système immunitaire à tout épreuve et que je peux avaler des tranches de Spawn farcies sans risque. Mais je crois surtout que si j’ai pu passer trois semaines au Pérou sans être vraiment malade, c’est que j’ai respecté des règles simples. Tellement simples que je ne comprends pas pourquoi tous les touristes malades que j’ai rencontré ne les suivent pas. J’ai tout simplement mangé dans des restaurants typiquement Péruviens. Tenus par des Péruviens, pour des Péruviens. La cuisine y est typique, saine car fraîche et souvent excellente, en particulier le ceviche et le cuy farci (cochon d’Inde). Et surtout j’ai évité tous les établissements touristiques et les plats pour touristes, pizzas et hamburgers pour gringos. Un touriste qui se déplace ne portera plainte et la tentation est grande de conserver au delà des délais raisonnables ces plats à forte valeur ajoutée. J’ai donc déjeuné pour moins d’un euro sur un coin de table, une seule fesse soutenue par un banc minuscule partagé avec un porteur de marché ; j’ai dîné de même de poulet frit dans un immense bouge de Puno au menu unique où j’étais le seul non péruvien. J’ai aussi commandé dans la rue des tranches de porc frit, des brochettes de cœur de bœuf, des boissons chaudes aux extraits de plantes (les emollientes) et toutes sortes de jus de fruits et de fruits sur pieds frais…le tout sans en ressentir la moindre conséquence. Et puis, la vieille de mon départ, après que l’on m’a dérobé mon appareil photo, j’ai voulu dîner prêt de mon hôtel, et je n’ai rien trouvé d’autre qu’un établissement touristique. Ne s’y trouvaient ni les paysans, ni les habitués ni la famille du patron qui occupaient normalement les restaurants que je choisissais. Il m’a fallu trois jours pour digérer les rognons. Discrimination sexuelleLe Pérou est un pays à 90% catholique où la tradition est très forte et où malgré le taux d’alphabétisation élevé (95% pour les hommes, 83 pour les femmes) les sermons ont souvent plus de poids que les enseignements les plus modernes. Parmi les traditions les plus tenaces, celle qui lie les femmes aux tâches ménagères interdit la cuisine aux hommes, et une impressionnante quantité de métiers aux femmes. Tous les emplois de responsabilité importante sont plus ou moins déconseillés aux personnes du sexe. Elles peuvent être vendeuses, secrétaires, serveuses, infirmières, mais rarement avocates, architectes ou ingénieurs. Les relations hommes-femmes sont difficiles, surtout pour les Péruviennes. Les Péruviens sont habitués à entretenir plusieurs relations en même temps et à mentir à toutes, tandis que les Péruviennes, dont on entretient les rêves à grand renfort de séries télévisées mièvres et de chansons roucoulantes, ont pour principale mission sur terre de rester pures jusqu’au mariage. Bien entendu la jalousie est élevée au Pérou au rang de qualité familiale et la façon de tromper son conjoint en art. La discrimination sexuelle a une conséquence inattendue. Les femmes, possédant difficilement un emploi correctement rémunéré, sont obligatoirement poussées par la nécessité et la tradition si ce n’est l’envie, de former un couple avec des hommes plus âgés, ce que les mâles Péruviens voient plutôt d’un œil favorable. Or, il s’avère qu’à l’époque du Président Fujimori, le gouvernement a considérablement modernisé les hôpitaux et organisé des campagnes de vaccinations et de nutrition. Ces campagnes bénéfiques ont permis aux enfants nés à ce moment une croissance bien meilleure que celle de leurs aînés. Le traditionnel physique trapu péruvien vit ses derniers jours, tout du moins sur la côte car les habitants de certains villages reculés des montagnes dépassent encore rarement le mètre cinquante. Aujourd’hui, il est fréquent de croiser dans les rues des villes côtières des hommes de trente cinq ou quarante ans mesurant 1m60 accompagnés de jeunes personnes de vingt à vingt cinq ans, mais mesurant 1m70 à 1m75. December 05 Préface, prologue, Introduction et Bilan
Préface
C’était en 2003. Informaticien à Aurillac, je m'y ennuyais le plus clair de mon temps en broyant du noir. Jusqu'au jour où j’ai découvert une offre d'emploi affirmant : « Entreprise Californienne cherche responsable contrôle qualité ». J’y ai vu l’opportunité de renouer avec ma formation d’origine, de parler Anglais et de me rapprocher de mon Mexique chéri. En ces temps là, je ne voyais dans la Californie qu’un mal nécessaire. Comme la fosse d’aisance dans laquelle on a plongé un lingot : il fallait y aller pour profiter du reste. Je n’en connaissais rien. Je ne savais pas si elle était mieux représentée par un clip des Beach Boys, un épisode de Charmed, Dangereusement vôtre ou American Pie. Je la pensais pleine d’obèses armés jusqu’aux dents, de vieilles milliardaires siliconées et de militaires agressifs gardant des gratte-ciels sordides. Dix-huit mois plus tard, je rentrais en France et troquais mon T-shirt et le nouveau printemps Californien contre un anorak et dix centimètres de neige. Entre temps ? Entre temps j’ai été transformé. J’ai découvert San Francisco, New York, Los Angeles, Sacramento et sa banlieue, Yosemite, Death Valley, Lassen, Grand Canyon, Brice, le Mama’s et son Montecristo, les surfers du Pacifique, the Bone Radio, les smoothies, les meat markets, John Muir, le Redwood room, le soleil en Janvier, le bleu de Tahoe, les ours et des milliers d’autres choses. En Californie, j’ai d’abord vécu en touriste. Ou plutôt en colon, à l’écart des natifs, restant dans ma bulle sans rien savoir du vrai pays. Et puis, imperceptiblement, j’ai adapté mon mode de vie sans même m’en rendre compte. Alors seulement j’ai profité véritablement de la Californie. Après l’avoir méprisé pendant des mois, j’ai découvert non pas une culture, mais des cultures Américaines, qui m’étaient jusqu’alors totalement inconnues. Des cultures avec leurs travers, leur fragilité, mais surtout leurs richesses. J’aurais pu vivre des années en Californie en profitant de ce qu’elle a de merveilleux à offrir, sans m’apercevoir de sa particularité, sans comprendre pourquoi les gens qui y vivent y vivent ainsi, la culture qui conditionne leurs actions. Se pencher sur les différences de l’autre, tenter de les comprendre, c’est avant tout chercher à se comprendre soi-même. C’est d’autant plus difficile en Californie que les différences semblent, à première vue, minimes. L’Amérique est un pays extraordinaire. Je devrais dire plutôt : les USA sont des Etats extraordinaires. Beaucoup plus complexe qu’il n’y paraît, le pays est une hydre à multiples têtes. L’Oregon est glacial, le Nouveau Mexique est brûlant. Les modes de vie d’un Indien Navaro dans sa réserve, d’un golden boy de Wall Street, d‘un fermier du Missouri, d’un commerçant Chinois de San Francisco et d’un employé noir de la Nouvelle Orléans n’ont rien de comparable. Je ne prétends pas tout connaître des USA. J’ai principalement vécu en Californie. Entre Sacramento, la ville fantôme dans la banlieue de laquelle je travaillais, et San Francisco et la Bay Area où je passais l’essentiel de mes week-ends. Sacramento la républicaine aux descendants de fermiers un peu obtus, et San Francisco la démocrate, la cultivée, la fougueuse. Si mon cœur va sans conteste à San Francisco, la City de l’ouest est trop Européenne, trop particulière pour être représentative de la Californie. Sacramento est bien plus proche de l’Amérique traditionnelle. Choisir des habitants de Sacramento est plus approprié pour tisser le portrait de « l’Américain », ou plutôt du « Californien moyen » censé cristalliser autour de lui les pensées, les comportements et les réactions de tout un peuple, particulièrement dans ses différences avec son équivalent Français. Sauf précision contraire, j’ai donc tenté de rassembler les morceaux d’une créature protéiforme créée à partir de personnes que je rencontrais tous les jours à l’usine, dans les rayons de Safeway, la piscine de mon complexe, le patio du Monkey bar ou la piste du Old Ironside. Je ne prétends même pas décrire la Californie avec justesse et impartialité. Je souhaite simplement faire partager une expérience passionnante, riche, variée et souvent drôle. J’espère surtout aider à la compréhension de deux cultures aux fondements beaucoup plus différents qu’il n’y paraît. Que le lecteur qui me fait l’honneur de se pencher sur mes récits se cultive, rêve et rit, j’en serais heureux. Que ce modeste ouvrage lui donne envie d’aller tout vérifier sur place, et je serais parfaitement satisfait.
Prologue
J’ai tenu à aérer le récit principal en évitant d’y faire figurer les références, des traductions inutiles et quelques indications culturelles, reprises en notes de bas de page. Celles-ci sont nombreuses et le plus souvent facultatives. Mais elles peuvent apporter une précision sur un point obscur ou souligner un détail découvert après la rédaction du texte principal.
Par ailleurs, de nombreux mots, ou expressions, font référence à la culture Américaine ou à la vie quotidienne en Californie. Employer des traductions approximatives ou expliquer l’origine et la signification de chaque mot aurait nuit à l’authenticité de l’ensemble. J’ai préféré ajouter un glossaire en fin d’ouvrage, où vous trouverez j’espère toutes les informations nécessaires pour savoir ce que mesure un gallon ou si ce que vend Raley’s est vraiment différent de ce que vend Traider Joe’s.
En l’absence de précision, les informations recueillies sont issues de documents d’accès public : sites internet et brochures des villes, encyclopédies, publicités ou documents administratifs.
Introduction
Les premières semaines en Californie semblent se passer en rêve, la vie y est infiniment agréable. Tout paraît être semblable à la France, mais en mieux, en plus facile, en organisé. En plus, le temps est au beau fixe. Tout est fait pour que vous vous sentiez bien. Tout le monde prend soin de vous. Le service est bien meilleur dans les restaurants, les hôtels et les magasins. Il ne manque jamais rien. Tout ce qui doit être à une place précise y est. Les travaux dans les rues sont effectués rapidement, les horaires sont affichés et respectés. L’Amérique fait ce qu’elle dit et dit ce qu’elle fait. Des panneaux, partout, expliquent ce qui est permis et interdit et souvent, précisent la peine encourue. La sécurité est toujours assurée, la police accourt dès qu’elle est appelée, les endroits dangereux sont signalés, les handicapés peuvent se rendre presque partout aisément et les tâches ne sont pas laissées inachevées. J’ai assisté en direct à un accident à Sacramento. Je faisais le plein de ma voiture à un croisement. C'est-à-dire que j’avais bloqué le pistolet de distribution pour qu’il remplisse le réservoir tout seul pendant que, après avoir nettoyé mon pare-brise avec la raclette toujours disponible dans les stations services, je regardais les informations sur le petit écran prévu à cet effet. J’ai entendu des pneus crisser et un bruit de chute : un motard venait de s’étaler au milieu du croisement. Aussitôt les trois autres usagers de la station service saisirent leur téléphone cellulaire pour appeler les secours au 911 tandis que deux automobilistes protégeaient le motard et que deux autres réglaient la circulation. Trois minutes plus tard, la police arrivait et reprenait le relais en remerciant les citoyens, avant même que mon plein ne soit terminé. En France, le SAMU aurait difficilement rejoint l’accidenté en dix minutes, après qu’une douzaine de véhicules lui soient passés dessus. Ce n’est pas la seule différence : les Américains ne laissent pas quelque chose en panne dans un coin pendant des mois en trouvant cela normal. J’ai rapidement compris pourquoi j’avais vu des Californiens piquer des crises de nerfs en Espagne. Les toilettes sont propres et présentes partout où l’on peut en avoir besoin, les robinets et les évacuations ne restent jamais longtemps bouchés. Il est possible de se plaindre partout, et l’on prends vos remarques en compte : le client a toujours raison tant qu’il est dans la boutique. Vous trouvez toujours quelqu’un prêt à vous aider. En rendant une visite à l’aquarium de Monterey, je me suis perdu avec un collègue dans la banlieue chic de cette ville qui s’est considérablement agrandie depuis que Steinbeck en a fait le cadre de son Tortilla Flat. Nous avions bien un plan, mais il nous était impossible de localiser les rues que nous empruntions. Après vingt minutes de tergiversations et de désaccords sur la direction à prendre, nous nous sommes résolus à demander notre chemin. Décision douloureuse à prendre pour deux hommes. La première personne qui se présenta était une petite femme âgée vers qui nous nous précipitâmes et qui dégaina prestement son téléphone cellulaire dès qu’elle entendit notre requête. Je m’attendais à voir débarquer une escouade de policiers en tenue qui nous auraient fait passer le goût de troubler la quiétude des braves – et riches - retraitées pour le restant de nos jours, mais à leur place, est arrivé le fils de la vieille dame, muni d’une carte plus précise et plus pratique que notre plan, payant, remis par l’office de tourisme. Il passa cinq minutes à nous expliquer la direction à prendre, et insista pour que nous conservions sa carte. Cet homme est allé chercher un plan, est sorti de chez lui, a perdu un quart d’heure et une carte pour aider deux crétins dénués de sens de l’orientation qu’il ne connaissait pas et qu’il était sûr de ne jamais revoir. Le tout avec le sourire. Service impeccable, ciel bleu, vie organisée : tout concourt au bonheur. Les grèves sont rares également. Ou plutôt elles sont courtes et ne sont pas toujours du fait des mêmes personnes. Beaucoup de Français immigrés en Californie citent dans les raisons qui les ont incité à quitter la France le ras le bol envers le service public, qui n’en est plus un, et l’impression que c’est plutôt le service privé qui est au service des fonctionnaires. Certains Californiens considèrent eux aussi que les employés d’Etat sont très privilégiés et « bloquent le système ». Mes tracasseries avec la sécurité sociale locale deux semaines après mon arrivée semble le confirmer. Mais étant donné le faible nombre de fonctionnaires, ils ne bloquent pas grand-chose.
Le Bilan
Toutes les bonnes choses ont une fin, et mon expérience vécue en Californie était une bonne chose. En tirer un bilan n’est pas facile, mais j’ai tout de même essayé. J’ai aimé les voitures automatiques, si faciles à conduire, particulièrement à San Francisco. J’ai détesté les automobilistes qui conduisent sans regarder dans les rétroviseurs ni mettre leur clignotant. J’ai aimé les hôtels, toujours propres même au fin fond du village le plus lointain. J’ai détesté les hôtels, toujours chers même au fin fond du village le plus lointain J’ai aimé les toilettes, disponibles partout, et presque toujours propres. J’ai détesté l’idée que nous n’étions pas capables de faire de même en France. J’ai aimé le respect des règles sociales et l’immense sens civique Américain qui leur interdit de doubler dans une file d’attente, de jeter des papiers par terre ou d’insulter un citoyen. J’ai détesté l’état policier et la tendance à la dénonciation qui fait intervenir la police pour tout et n’importe quoi et coûte très cher à chaque faux pas. J’ai aimé le service dans les restaurants, toujours correct, si différent de Paris. J’ai détesté les relations client fournisseur, extrêmement stéréotypées : même formation, mêmes phrases, sans place pour l’improvisation ou le naturel. J’ai aimé le contact, si facile, avec des étrangers et les relations humaines, débridées, sans entrave ni préjugé. J’ai détesté les relations superficielles et les « best friends for ever [1]» que l’on ne revoit jamais. J’ai aimé la population de San Francisco si variée et si ouverte au monde. J’ai détesté la population de Sacramento si renfermée sur elle-même et ignorante du monde. J’ai aimé les magasins où l’on peut faire ses courses trois cent soixante-cinq jours par an, et parfois vingt-quatre heures sur vingt-quatre. J’ai détesté les boutiques où l’on trouve toujours les mêmes choses, du nord au sud de l’état. J’ai aimé le respect des minorités et le rejet de toute discrimination. J’ai détesté d’être rappelé à l’ordre chaque fois que j’employais le « il » général Français à la place du « il ou elle » réglementaire Américain. J’ai aimé les fruits, poissons et légumes, variés, bons et généralement peu chers. J’ai détesté les jus de fruits, poulets et junk food, trop variés, généralement mauvais pour le palais et la santé. J’ai aimé l’accès aux films, simple et peu cher en DVD ou cassettes. J’ai détesté la télévision, d’une qualité déplorable en dehors de quelques chaînes câblées. J’ai aimé les évènements culturels, nombreux et diversifiés. J’ai détesté la publicité, omniprésente sur tous les média et au cours de chaque événement. J’ai aimé les paysages magnifiques, grandioses, surprenants et accessibles. J’ai détesté la « canalisation » obligatoire qui fait que tous les touristes prennent les mêmes photos et vont aux mêmes endroits. J’ai aimé la possibilité d’afficher ses opinions sans risquer pour sa vie ou sa propriété. J’ai détesté la versatilité des opinions des citoyens, souvent manipulés par les médias. J’ai aimé peu de choses dans la plomberie Californienne, vraiment en retard. J’ai détesté les pommeaux de douches fixes qui ne permettent pas d’éliminer les poils au fond de la baignoire (un épineux problème pour moi). J’ai aimé la facilité à se faire inviter à une soirée par de quasi inconnus. J’ai détesté l’absence totale de vrai sens de la fête et du bonheur de la population. J’ai aimé la possibilité de faire des études « à la carte » en choisissant la durée et les options. J’ai détesté le déplorable niveau d’instruction de base et le prix exorbitant des collèges privés. J’ai aimé les aménagements permettant aux handicapés de se rendre partout. J’ai détesté la priorité au « tout automobile » qui décourage la marche et encourage le cholestérol. Je regrette enfin de voir la France copier quelques uns des pires aspects de l’Amérique et négliger ce qu’elle peut apporter de meilleur. La télévision, la médecine, l’éducation, la culture, la cuisine, la mode Française sont bien meilleures que leurs équivalents Américains. Conservons plutôt ces atouts et tournons-nous, si nous devons nous inspirer des USA, vers la rigueur, le positivisme, le sens de l’effort et la capacité mobilisatrice. Alors nous n’aurons plus à rougir de la comparaison avec notre grand frère d’outre Atlantique.
Vivre sans papier à SacramentoVivre sans papiers à Sacramento
Je suis arrivé à Sacramento fier comme un paon, persuadé que mon visa de travail d’investisseur de cinq ans sur mon passeport et mon permis de conduire Européen allaient m’ouvrir toutes les portes. Je me trompais lourdement. En Californie le permis international n’est reconnu que pour les touristes. Les résidents doivent passer un permis Californien. En clair : quand vous ne connaissez rien au code de la route ni aux voitures Américaines, vous pouvez conduire en toute légalité, par contre, dès que vous commencez à vous habituer aux feux tricolores sur la chaussée opposée et aux boites automatiques, il faut repasser un examen. Ensuite, il ne faut pas croire que le visa soit une arme absolue. Elle ne peut rien, par exemple, contre l’ignorance et la bêtise. Je me souviens d’un soir où j’ai voulu m’introduire dans un club où un bon tiers des jeunes filles qui entraient (et qui m’incitaient par leur seule présence à agir de même) utilisaient de fausses cartes d’identité. Le vigile a pris mon passeport du bout des doigts, m’a regardé d’un air suspicieux puis m’a dit: - C’est quoi ça ? - C’est mon visa, sur mon passeport. - Désolé mais on n’accepte pas les passeports, il faut une ID[1]. - Mais c’est une ID, c’est un visa, c’est Américain. - Il faut une vraie ID, on accepte pas les passeports, c’est marqué à l’entrée, je ne suis pas le manager, c’est pas moi qui fait les règles...et d’ailleurs si ça se trouve, il est faux votre truc. Pour un habitant de Sacramento moyen, le passeport n’est pas un moyen d’identification, parce qu’il n’en a jamais vu. Inutile donc de tenter de lui faire comprendre que personne au monde n’aurait l’idée saugrenue de falsifier un passeport juste pour entrer en boîte de nuit. Faux passeport ou vrai borné, et malgré l’étonnante clarté de mon teint juvénile, j’ai tout de même un peu de mal à imaginer qu’à plus de trente ans, l’on puisse encore penser que j’en ai moins de vingt-et-un, l’âge légal pour boire en Californie. Un Sacramentien moyen ne sort pas de son pays, puisque c’est le plus beau pays du monde, sauf pour en envahir un autre. Mais il est très rare qu’un policier Afghan ou Irakien demande son ID à un militaire Américain. La carte d’identité typique Américaine, c’est le permis de conduire. Si vous n’en avez pas, tout devient beaucoup plus compliqué partout. Car vous devez pouvoir justifier de votre identité à l’entrée des bars pour consommer de l’alcool, à l’entrée des boites de nuits, dans certains magasins dès qu’un certain montant est dépassé, dans les casinos…il faut toujours l’avoir sur soi, comme son quarante-quatre magnum au Texas. Comme vivre sans papiers est déconseillé, je suis allé passer le permis de conduire et j’ai demandé une carte d’identité. C’est possible aussi mais la plupart des Américains se contentent du premier puisque l’on peux conduire une voiture à seize ans, c'est-à-dire cinq ans avant d’avoir légalement le droit de boire. Le permis de conduire Californien a peu de choses en commun avec l’examen Français. Aucune durée minimum de cours n’est exigée au code ou à la conduite. Le code peut être passé après quelques heures de révision seulement. Quant à la conduite, elle s’effectue dans son véhicule personnel : vous venez, avec votre voiture ou celle de papa-maman, passer l’examen qui vous permettra de la conduire. L’autorisation temporaire, remise après le code, vous permet de vous entraîner légalement à écraser le chien du voisin. Il est tellement facile, et si peu onéreux, d’obtenir un permis de conduire en Californie, que mon collègue Marc a décidé d’y passer le permis moto, plutôt ardu à décrocher en France. Dans son groupe d’élèves, un vieux biker a expliqué que, roulant sans permis depuis plus de vingt ans, il estimait qu’il était temps pour lui de se mettre en conformité avec la loi. C’est ça aussi l’Amérique. La police est partout, y compris dans les airs, mais comme les contrôles inopinés sont très exceptionnels, tant que vous ne commettez pas d’infraction, vous pouvez rouler sans papiers. Obtenir une carte d’identité est encore plus facile. Rendez-vous d’abord au centre de sécurité sociale le plus proche. Il ressemble à tous les centres Français, à cela près qu’il est gardé par un vigile armé. Donnez votre adresse et votre visa. Deux semaines plus tard, après vérification de votre entrée légale sur le territoire Américain et si votre dossier n’est pas, comme le mien, égaré dans les méandres de l’administration – comme en France, j’ai dit - vous recevrez chez vous une carte de sécurité sociale. Outre le fait qu’elle soit nécessaire à l’ouverture d’un compte en banque ou à la location d’un appartement, ce sésame vous permettra aussi de vous faire établir des papiers à votre nom. La carte d’identité Américaine s’obtient comme le permis de conduire auprès d’une administration appelée le DMV[2]. Ce sont des documents d’état et non fédéraux. Par conséquent, si vous changez d’état, vous êtes censé changer de papiers. Deux photos, la présentation de la carte de sécurité sociale, vingt cinq dollars, une semaine d’attente et vous recevrez une jolie petite carte, toujours format carte de crédit qui non seulement vous ouvrira la plupart des lieux jusqu’ici interdits, mais aussi vous permettra de bénéficier d’un à priori positif auprès des commerçants locaux malgré un fort accent Français très suspect, et de ne subir qu’une fouille minimum dans les aéroports. Je l’ai vérifié sur les lignes intérieures, où il n’est pas nécessaire de présenter un passeport. Sur le même trajet Sacramento-Houston, avec la même équipe de surveillance. Autant dire un vrai test scientifique. Au premier passage, avec un passeport Français, j’ai eu droit à deux fouilles au corps et des questions assez agressives et très insistantes concernant les raisons de mon voyage. Au second passage, lorsque j’ai présenté ma carte Américaine, le contrôleur s’est contenté d’y jeter un œil et m’a laissé passer en m’adressant un sourire chaleureux. J’en retire un certain doute concernant les procédures de sécurité locales, pourtant si contraignantes et appliquées aux étrangers avec la plus grande fermeté. Autre faille dans les contrôles : j’ai été contrôlé trois fois après mon déménagement et aucun des aimables représentants des forces de l’ordre qui était supposé vérifier la pertinence des documents que je lui présentais ne m’a fait la moindre remarque. Or je n’ai jamais effectué le changement d’adresse sur ma carte d’identité. Quand on connaît la mobilité des Californiens il y a de quoi être inquiet. Pour conclure, pour vivre tranquillement à Sacramento il est préférable d’avoir l’air le plus Américain possible. San Francisco la touristique est bien trop habituée à voir des gens de toutes nationalités pour faire la moindre différence. [1] Se dit « aïe-dit », Identification Card c'est-à-dire une carte d’identité. Est considéré comme une ID tout document officiel, format carte de crédit, avec un nom et une photo : carte d’identité, permis de conduire, certaines cartes de crédit… [2] Départment of Motor Vehicles. Comme l’indique la traduction, là où on s’occupe des véhicules à moteurs. Et des gens qui les conduisent. American prideAmerican Pride[1]
L’Amérique, ce n’est pas toujours le Pérou mais pour s’assurer que l’on n’oublie pas où l’on est, on le rappelle à chaque instant. L’américain est fier. C’est comme ça. Même si, de l’extérieur, on se demande parfois s’il a des raisons de l’être, il l’est[2]. C’est vrai qu’il est citoyen de l’unique super-puissance du début du vingt-et-unième siècle, le pays le plus riche du monde, mais la vraie fierté, l’American Pride, me semble avoir une origine bien plus inconsciente et nationalocentrique. Car les Américains se sentent surtout concerné par l’Amérique. Les infos US ne concernent que l’Amérique et les pays qui les intéressent, c’est à dire ceux qu’ils envahissent, ceux dont ils supervisent les élections ou ceux qui organisent des jeux olympiques. Dans un journal régional courant de dix pages vous en aurez une demi sur le reste du monde, trois sur le sport et deux sur la dernière émission de télé réalité. En sport ils font partie des rares peuples qui peuvent donner des leçons de chauvinisme aux Français. A l’école, les Américains étudient la géographie des USA, l’histoire des USA et la joie de vivre aux USA. Ce qui veut dire qu’ils ne connaissent rien ou pas grand chose du monde extérieur. Alors forcément la tentation est grande pour eux de penser que tous les autres peuples pensent comme eux mais que, tout de même, c’est beaucoup moins bien chez les autres. C’est pourquoi d’ailleurs on n’en parle pas. L’Américain est surtout fier et jaloux de sa liberté, qu’il a mise au cœur de toutes ses actions, mais surtout de toutes ses pensées. L’Américain considère la liberté comme le symbole de son pays, comme le principe absolu qu’il faut défendre avant tout, et la principale différence qui existe entre lui, le chanceux citoyen du pays de la liberté, et le reste de l’humanité, évidemment malheureuse et oppressée. C’est la défense de la liberté qui nécessite et justifie les contrôles renforcés aux aéroports, la multiplication des effectifs de police, le maintien de l’application de la peine de mort, les mesures d’écoutes et d’espionnage des citoyens par des agences gouvernementales et l’entretien d’une armée pléthorique qui a pour seul but, comme chacun sait, d’exporter la si chère liberté hors des frontières des cinquante bienheureux Etats Américains au détriment des conventions internationales et de l’avis des peuples concernés. Mais probablement manipulés par des espions liberticides. C’est aussi la conviction tenace d’être aux USA bien plus libre que partout ailleurs qui rend autant de personnes béates de bonheur. En réalité si la liberté existe aux USA, il s’agit surtout de liberté économique. Ici plus qu’ailleurs, il est – encore – possible de faire fortune avec de bonnes idées et beaucoup de courage. Bien entendu ça sera plus difficile si vous êtes noir et pauvre que blanc et riche au départ, mais c’est possible. L’état vous facilitera les choses, vous aidera, et en respectant quelques procédures simplifiées, vous pourrez créer une société avec un avocat, deux jours et quelques milliers de dollars. Ensuite, la législation en vigueur vous protègera. Si nécessaire au détriment de vos employés. Mais comme l’argent est souvent ici synonyme de bonheur et le capitalisme synonyme de société, la liberté de produire, de vendre et de consommer suffit à la joie de chacun. Voilà pour l’origine de la fierté. Mais comme aux USA tout sentiment s’exprime, la fierté Américaine s’affiche. Le drapeau Américain, le célèbre Stars and Stripes[3] est omniprésent et mis à toutes les sauces: sur les bâtiments officiels bien entendu, mais aussi devant certains restaurants, en autocollant sur les voitures, sur la porte des boutiques, sur des balcons privés, des boites aux lettres, des glacières, dans des jardins particuliers, des T-shirts… j’ai même vu un biker qui transportait un drapeau gigantesque coincé dans les sacoches de sa Harley. Je peux comprendre que, lorsque l’on émigre, on souhaite garder un drapeau de son pays d’origine, un peu comme un souvenir. Mais en mettre partout dans son propre pays ! Ça m’est aussi étranger que l’envie de dévorer des betteraves rouges au petit déjeuner. Par contre, j’admets sans mal qu’une famille qui a lutté pendant cinquante ans pour fuir son pays rongé par la guerre civile et la dictature la plus violente soit particulièrement fière de pouvoir bénéficier des chances d’un nouveau départ qu’offre le rêve Américain, entretenu à grand renfort de films Hollywoodiens, de subventions à des organisations non gouvernementales ou d’actions plus ponctuelles. Par exemple, les caisses expédiées des USA en aide aux victimes du Tsunami de 2004 portaient le drapeau Américain, qu’elles viennent des états, des villes ou d’organisations privées. Tout ce qui touche à la “nation” prend aux USA un caractère sacré. Comme il devait en être de même en France en 1914, où on ne rigolait pas avec la patrie. Lorsque je suis allé voir le match de football Berkeley-Standford –l’équivalent local de la course Oxford-Cambridge – au Standford Stadium[4], j’ai assisté à une scène inattendue. Le stade résonnait de clameurs et de mâchonnements divers quand les premières notes du Star Spangled Banner[5] se firent entendre. Aussitôt tout le public s’est tu et s’est levé. Et probablement sans que ma présence dans les tribunes y soit pour quelque chose. J’ai vu quatre-vingt mille Californiens lâcher un instant leur hotdog et leur gobelet de bière pour se dresser au garde-à-vous, la casquette sur le cœur, plus solennels qu’à l’enterrement de leur grand-mère, dans un silence de cathédrale où le moindre indélicat risquant un murmure était immédiatement et copieusement insulté. Pour un match d’étudiants. A quand au Stade de France ? Cependant, ce respect presque religieux pour les symboles du pays ne s’étend pas aux dirigeants: il est fréquent que lors de réunions publics des intervenants - même très officiels, voire employés d’état - s’en prennent ouvertement aux décisions du gouverneur ou du président. Il faut dire que ce dernier fait tout pour ça. Cet attachement à l’Amérique et cette fierté qui en découle résulte aussi, à mon avis, d’une raison toute simple : c’est l’un des très rares, et donc très forts, facteurs d’unité des USA. Je m’explique : l’Amérique est une nation d’immigrés, qui a accueilli et qui accueille encore des immigré en masse[6], issus du monde entier, et cela sans heurt majeur. Les premiers arrivants Anglais ou Hollandais ont vu arriver des vagues d’Italiens, d’Irlandais, puis de Chinois, de Mexicains, de Russes et de divers habitants d’Amérique Latine, chacun apportant sa culture, ses règles de vie et sa religion. Certaines vagues d’immigration ont parfois été combattues, à grand renfort d’humiliations et de pogroms, comme les Chinois à l’époque de la fièvre jaune et après les guerres de l’opium ou les Irlandais pendant la grande famine mais globalement l’Amérique a plutôt bien reçu les immigrants. Ces immigrations massives ont certainement l’effet néfaste de conforter les Américains dans l’idée que puisque tout le monde vient chez eux, c’est que la vie y est meilleure et que, par conséquence, il n’est pas nécessaire de savoir comment elle est chez les autres. Le bon coté, c’est que, aux USA, il n’est nullement besoin de s’intégrer à une culture ancienne régie par des règles implicites comme en France : la seule chose que l’on demande aux nouveaux arrivants c’est, d’une part, de respecter la loi ; d’autre part, d’être fier de faire partie de la grande nation Américaine. En échange du respect de ces règles, l’état garanti des institutions libres et indépendantes, dans lesquelles la population a globalement confiance. Pour le reste, chacun se débrouille comme il le souhaite. Cette méthode simplissime, certes plus facile à appliquer dans un pays à faible charge culturelle, fait merveille aux USA, et de ça, ils peuvent être fiers. [1] Fierté Américaine. [2] D’après les études du World Values Survey au cours des années quatre-vingt-dix, soixante-dix-sept pour cent des Américains se déclarent fiers de leur nationalité, ce qui les placent en tête de toutes les nations développées, bien loin devant les Français (trente-cinq pour cent). [3] Littéralement « Etoiles et rayures ». La bannière étoilée est également appelée Old Glory, la vieille gloire. Elle comporte sept bandes horizontales rouges et six blanches, alternées, qui représentent les treize états primitifs qui se sont rebellés contre l’Angleterre et un rectangle bleu, dans le coin supérieur gauche, qui comporte cinquante étoiles blanches réparties sur neuf lignes qui symbolisent les états. Les couleurs rouge et blanche viendraient de l’Union Jack Anglais, le bleu du drapeau Français. [4] Construit en 1921, déjà pour abriter les rencontres fratricides entre les Cardinals du collège de Standford et les Golden Bears de l’Université de Californie à Berkeley, le Standford Stadium a été remanié plusieurs fois. Sa capacité actuelle est de 85 500 places. Il a déjà reçu le Super Bowl et des rencontres de la coupe du monde de football. Il est prévu de le démonter et de le remplacer prochainement. [5] « La bannière ornée d’étoiles », l’hymne Américain. En Californie, bien peu connaissent les paroles, qui s’achèvent ainsi : Then conquer we must, when our cause it is just, Alors conquérir quand notre cause est juste est notre devoir Et que notre devise soit : " nous avons confiance en Dieu " Et que la bannière ornée d’étoiles puisse flotter, triomphante Sur le pays de l’homme libre et la patrie du brave ! Mais chacun reconnaît l’air, pourtant copié du To Anacreon in Heaven de John Stafford Smith, un Anglais ! [6] D’après l’Organisation de Coopération et de Développement Economiques, huit cent quatre-vingt-dix-huit mille personnes ont nouvellement acquis la nationalité Américaine en l’an 2000. Elections AméricainesElections Américaines
L’une des plus intéressantes expériences que j’ai connue en Californie était une expérience politique : l’élection présidentielle. J’imaginais en arrivant, eu égards au taux d’abstention extrêmement élevé[1], que les campagnes politiques Américaines étaient mortes comme un dimanche de Toussaint en famille à Cambrai. Non point. Il s’est avéré que l’élection de Novembre 2004 qui devait désigner Georges Bush ou John Kerry, et surtout la campagne qui l’a précédée, ont été infiniment plus vivantes, passionnantes et culturellement enrichissantes que la dernière élection présidentielle Française. Aux USA, le président sortant part avec un avantage certain en bénéficiant d’une couverture médiatique d’une intensité inimaginable. Le président n’est pas célébré que le jour de President day. Il ne se passait pas une journée sans que Georges Bush n’apparaisse sur une chaîne majeure où l’on résumait ses aventures par le menu. Georges à la montagne, Georges à la campagne dans son ranch, Georges dans le désert, Georges à l’ONU…il occupait l’espace dans un pays ou la notoriété tient souvent lieu d’indice de popularité. Quelques chaînes qui lui doivent beaucoup, comme Fox News se livraient même à longueur de journée à un panégyrique sans aucune objectivité digne des chaînes de télévision d’état des pays totalitaires. Et pourtant, malgré l’importance de la télévision, de l’information immédiate et la focalisation des journalistes sur des sujets racoleurs, la campagne a été plutôt de bonne tenue. Bien entendu, elle contenait son lot de coups bas, comme partout, mais elle avait surtout l’intérêt de motiver et de passionner les foules bien au-delà de ce que j’imaginais. Les Californiens ont tendance à s’enflammer très vite pour peu. Ils n’ont pas le détachement un peu hautain des Français : ils réagissent vite aux informations extérieures et mettent tout leur cœur dans leur réaction. Ils apparaissent sur ce point encore plus latins que les Italiens. Alors, quand ils se passionnent pour un candidat ou pour une idée, ils le font avec la fougue d’une fan de boys band. Même avant les élections, il ne se passait pas une semaine sans une manifestation à Sacramento ou San Francisco. Et pas forcement sur des sujets d’arrière garde comme le maintien sans reforme d’un système de retraite en faillite depuis dix ans ou la conservation des avantages sociaux au sein d’une entreprise de transport nationale alourdie de près de trente milliards d’Euros de dettes. En Californie, la population manifestait pour le soutien à Haïti, l’arrêt de la guerre en Irak, la signature d’un contrat d’échange économique avec le Mexique et bien entendu son soutien ou son rejet d’un candidat à la présidence. Le plus surprenant pour un étranger comme moi était l’énorme proportion de personnes qui prenaient officiellement parti pour l’un ou l’autre des candidats. Beaucoup de Californiens avaient collé un autocollant John Kerry ou Georges Bush sur leur voiture (sans que personne n’ait l’idée de leur casser la lunette arrière), les commerçants suspendaient à leur devanture une pancarte spécifiant le candidat qu’ils soutenaient et je rencontrais fréquemment des militants qui me proposaient de m’inscrire sur les listes électorales ou glorifiaient le programme des candidats. D’autres les dénigraient. Dans la Bay Area, les stickers qui incitaient à se débarrasser de Bush (Beat Bush) étaient encore plus nombreux que ceux qui soutenaient Kerry. J’ai vu dans Castro un homme (pléonasme) portant une pancarte “Buck Fush, save a soldier, vote Kerry[2]”. Contrairement aux habitants de Sacramento, la majorité de la population de San Francisco est en effet nettement Démocrate. Il est vrai que la ville contient une majorité de personnes d’origine étrangère, beaucoup d’homosexuels, des hippies, et a le tourisme comme première source de revenus. Ce n’est pas vraiment l’électorat habituel des néo-conservateurs. Contrairement à la plupart des élections Françaises que j’ai suivies, cette élection présidentielle était agrémentée de débats d’excellent niveau, parfois très techniques. La campagne semblait coupée en deux : d’une part une véritable compagne de communication dans le pur style du lancement d’une nouvelle lessive à grands renforts de spots de pub, d’affichage sauvage, de pancartes, de gadgets et d’articles infamants ridicules dans les tabloïds et quelques journaux peu objectifs du genre USA Today… et de l’autre coté, de vrais débats de fond, intelligents, documentés, où les politiciens des deux camps s’affrontaient avec respect sur des sujets techniques parfaitement maîtrisés. La qualité de cette partie du débat politique était infiniment meilleure que son équivalent Français, comme le niveau de maîtrise des trois débats télévisés qui ont opposés les candidats. Il faut dire que la politique a échappé depuis longtemps aux seuls hommes politiques Américains. Cachés dans l’ombre, mais toujours là, les véritables personnes qui déterminent actuellement les programmes politiques ne sont ni les candidats, qui doivent surtout faire preuve de charisme et de mesure, ni les techniciens politiques qui apprennent leurs dossiers sur le bout des doigts : ce sont les spins doctors[3]. A grands renforts de sondages ciblés et d’études de satisfaction, ils déterminent non pas le programme souhaité par le candidat, mais le programme que voudraient les électeurs, et donc celui qui permettra d’être élu. Les mesures consensuelles étant les mêmes dans les deux camps, les programmes ne diffèrent que par des détails, sur lesquels les techniciens se combattent afin de montrer que les détails de leurs camps valent mieux que ceux d’en face. Alors, si la qualité technique des intervenants politiques est aussi extraordinairement élevée, c’est surtout pour cacher que, comme dans le cas de l’achat d’un paquet de lessive ou du maintien d’un programme de télé-réalité, c’est la ménagère de moins de cinquante ans qui fait la politique Américaine. Georges Bush et le camp Républicain avaient pour eux la peur viscérale instillée dans les cervelles de tous ceux qui pouvaient craindre pour leur nouveau 4x4, leur canapé en velours ou qui tout simplement avaient peur du noir et de qui s’agenouille sur un tapis pour prier. Ils disposaient également du soutien des militaires, des industries de l’armement et des pétroliers à qui les guerres successives, les déréglementations et les contrats d’état ont fait énormément de bien[4]. Ces groupes représentent aux USA non seulement une population importante, mais surtout des soutiens financiers généreux[5]. De son coté, le camp Démocrate du sénateur du Massachusetts était soutenu par la population qui s’inquiétait de l’état de l’économie, en particulier du prix du pétrole, du déficit extérieur, de l’image des USA dans le monde, de la situation en Irak et du délire intégriste mafio-religieux qui s’était emparé du pays depuis 2001. Globalement, le camp Républicain se concentre dans les Etats ruraux du centre des USA et au Texas, tandis que les Démocrates sont majoritaires dans les Etats industriels des côtes nord-est et ouest et au sud des grands lacs. De nombreux amis Français ont été étonnés de la réélection de Georges Bush. Surpris qu’une démocratie puisse laisser au pouvoir un président qui ne pouvait plus bénéficier du bénéfice du doute et dont la ligne politique, qui semblait totalement extravagante en France était bien connue. Par ailleurs, la campagne électorale, particulièrement âpre, avait conduit de très nombreux comités d’artistes et de patrons Américains à soutenir officiellement le camp Démocrate. Les habitants des Etats au vote incertain ont ainsi bénéficiés de concerts gratuits de stars internationales[6] durant plusieurs mois qui étaient supposés peser dans la balance. J’avais moi-même du mal à comprendre le choix politique de Américains quand la grâce m’est venue. Une grâce bicéphale sous les traits, d’une part d’un Américaine cultivée et spirituelle qui m’a fait l’amitié de m’ouvrir son esprit et de m’accorder quelques entretiens à bâtons rompus, d’autre part d’un livre écrit par un chef d’entreprise Français, psychanalyste et organisateurs de formations en Californie, chez qui je dors parfois. Sans qu’il le sache il est vrai[7]. Sous l’effet de ce double projecteur je me suis rapidement écrié, tel le commissaire Bourret moyen, découvrant que c’était le Colonel Moutarde qui avait tué le Professeur Lenoir dans la bibliothèque avec le chandelier : « Bon sang, élémentaire mon cher Watson. ». Si Bush a gagné les élections, et surtout si les Français ne peuvent pas le comprendre, c’est parce les cultures Françaises et Américaines, s’il est possible de les condenser en une culture unique, sont fondamentalement différentes. Si les manières de vivre sont semblables, leurs motivations sont souvent opposées. A tel point que je pense que les Français sont culturellement plus proches des Mexicains, des Japonais, des Chinois et peut-être même des Ethiopiens, que des Américains. Et économiquement de plus en plus proche des Ethiopiens. En forçant le trait, je dirais tout d’abord, que si l’esprit de clan (famille, amis, syndicat...) reste encore fort chez les descendants des Gaulois, par ailleurs toujours révoltés contre leurs chefs et leurs dirigeants. Les Américains eux, sont très fortement individualistes, forment des liens bien plus tenus avec leurs « amis » mais en contrepartie, affichent la plus grande confiance envers leurs chefs et dirigeants. Lorsque les Français réfléchissent six mois avant d’agir (et parfois au lieu d’agir) en avançant à petit pas, toujours prêts à reculer, les Américains agissent d’abord, quitte à prendre des risques, vont jusqu’au bout, et vérifient le bien fondé de leurs actions une fois qu’elles sont terminées. Les Français sont pessimistes et prévoient les malheurs qui peuvent découler d’une action. Les Américains sont optimistes et pensent qu’agir est toujours mieux que ne rien faire. Les Français se cherchent des excuses pour ne pas faire, où pour expliquer pourquoi « cela n’a pas réussi » tandis que les Américains, fidèles à leur culture de la réussite feront tout pour que « cela aboutisse » afin de montrer au monde que ce ne sont pas des « losers[8] ». Ils cherchent comment faire avant de se demander pourquoi faire. Enfin les Français, héritiers d’une culture millénaire latine, ont une vision globaliste du monde, sensible et indivisible. Les Américains fonctionnent par process, tentent de simplifier tout problème pour pouvoir l’appréhender et le transposer plus facilement. Alors bien sûr, les Américains vont plus vite, font plus, sont plus efficaces, mais broutent également plus souvent le pâturage de l’erreur. Et beaucoup plus intensément. Dans le cadre de l’élection présidentielle de 2004, il est évident que John Kerry a fait une campagne beaucoup plus Européenne que Georges Bush, qui collait mieux que son adversaire démocrate à l’image qu’une certaine Amérique veut se donner d’elle-même, tout du moins une Amérique qui lui ressemble. « On ne fait pas demi-tour au milieu du guet » a dit Bush lors du premier débat télévisé à l’université de Miami à propos de l’Irak. « Nous allons gagner cette guerre ». Beaucoup d’Américains n’aiment pas, ont même franchement en horreur, l’idée selon laquelle ils pourraient perdre quoique ce soit. Et Kerry, qui a répondu « bien sûr nous allons gagner la guerre, mais nous ne l’avons pas commencé de la bonne façon » aurait perdu des millions de voix s’il avait répondu « parti comme ça c’est un nouveau Vietnam garanti, je renvoie toutes les troupes à la maison dès que j’arrive à la Maison Blanche». De plus beaucoup d’Américains n’aiment pas qu’on leur dise que le chef qu’ils ont élu est un crétin. Puisque c’est le chef, le commandant suprême, il est forcement très intelligent et très fort puisque eux-mêmes sont très forts. Les Français auraient exactement le raisonnement contraire. Enfin de nombreux nationalistes ont grincé des dents quand John Kerry a reproché à son adversaire des décisions prises sans concertation avec les autres nations : pour beaucoup, l’idée que l’Amérique ne soit pas totalement maîtresse chez elle, et dans le monde[9], est difficile à accepter. Concernant les questions budgétaires, je ne sais pas si la France supporterait mieux un Président qui n’a de toute évidence pas le moindre commencement d’une lueur de compréhension pour l’économie en général et pour l’économie équilibrée en particulier, mais, en Californie, il m’était bien difficile, en dehors des purs économistes, de faire admettre à quelqu’un que, peut-être, un jour, l’Amérique ne sera plus aussi riche qu’elle n’est et que la Chine lui taillera des croupières. Georges Bush est aussi le parfait représentant d’une certaine Amérique pour son arrogant optimisme, sa simplicité[10] et sa façon, bien entendu très réductrice, de parler de choses très compliquées (la géo-politique internationale, le choc des cultures) avec des mots très simples que l’Amérique aime entendre et que je peux résumer ainsi : - Nous sommes les gentils. Nous avons attaqué l’Irak sans réfléchir mais vous auriez fait comme nous. Nous avons renversé le méchant. Maintenant nous allons tuer tous les autres méchants et les gens vont nous aimer parce que nous gagnons toujours. Et bien entendu nous pouvons continuer à entretenir un déficit abyssal : il y aura toujours des étrangers prêts à acheter nos emprunts d’Etat sans que j’aie besoin d’augmenter les impôts. Les Guignols en rient parce qu’en France des idées aussi simples seraient caractéristiques du pire populisme. Mais aux USA c’est parfaitement naturel. Et je suis personnellement certain que si Georges Bush est si convaincant, tout du moins s’il convainc tant d’Américains, c’est qu’il leur est beaucoup plus naturel et agréable, de croire un grand chef de guerre qui les regarde droit dans les yeux en leur disant ce qu’ils veulent entendre, même si c’est totalement faux, comme par exemple « oui, le monde est plus sûr depuis que nos braves soldats se battent pour nous défendre », qu’un homme qui dit le contraire, qui hésite et qui est soutenu à la fois par un libertin qui s’est parjuré devant un tribunal et par la communauté gay. La société Américaine manichéenne a l’habitude de tout séparer en deux et d’agir vite jusqu’au bout, sans se poser de question. C’est ainsi que l’Amérique a construit des gratte-ciels, des ordinateurs, des banques internationales et la plus forte armée du monde. Cette tendance est si fortement ancrée dans la culture Américaine que la ligne d’attaque Républicaine anti-Kerry était principalement basée sur ses voltes faces et hésitations passées. La France lui aurait pardonné aisément d’avoir changé d’opinion mais une partie des électeurs Américains préfère un Président qui se tient à une ligne de conduite en étant convaincu qu’elle est bonne, même si elle est mauvaise, qu’un Président qui en change, même pour une meilleure. Georges Bush est justement un Président simple à comprendre, sans surprise, qui ne change jamais d’avis, et qui conduit sans faillir une politique qui mènera l’Amérique à la victoire ou jusqu’au désastre final. Il est apparu tout au long de la campagne comme un homme résolu, et cela a suffit à beaucoup d’électeurs Républicains qui n’ont pas vraiment cherché à savoir à quoi il était résolu. Naturel culte du chef, culture de la réussite, fractionnement du système de pensée, besoin de simplicité : les Américains avaient beaucoup de raisons d’élire Georges Bush. Une fois l’élection passée, j’ai eu la surprise de voir les Américains qui s’étaient entretués pendant des mois ranger leurs affiches, s’asseoir sur leurs rancunes et se remettre au travail ensemble. Certains de mes amis, plus démocrates que l’âne de Bill Clinton, ont même reconnu dès le lendemain de l’élection que, bien qu’ils soient extrêmement déçus, ils reconnaissaient que les républicains avaient été les plus forts, puisqu’ils avaient gagné ; et qu’il fallait travailler pour que leur camp l’emporte à l’élection suivante. Six mois plus tard, j’ai entendu les responsables Français de la candidature malheureuse de Paris aux Jeux Olympiques de 2012 expliquer que si Londres avait gagné, c’était parce que son comité avait triché en ne respectant pas des règles non écrites, et que cela ne remettait pas en question l’excellence de la candidature Française. Les Français sont peut-être globalement mieux élevés et plus cultivés que les Américains, certains sont peut-être malins comme des renards qui auraient mangé du singe, mais je doute qu’ils aient la bonne mentalité pour gagner. Lors de la première année du second mandat de Georges Bush, la popularité du président Américain a subit des hauts et des bas. Mais je ne crois pas comme le pense beaucoup de Français, qu’il subisse un jour l’opprobre populaire car je n’oublie pas que Ronald Reagan, qui lui aussi a dirigé l’Amérique avec beaucoup d’images et des propos simples, a été reconnu comme étant la personnalité la plus marquante de l’histoire de l’Amérique[11]. Je ne suis pas convaincu que l’Amérique sorte plus forte de cette expérience. Je ne sais pas non plus s’il est globalement bon ou mauvais pour la planète que l’Amérique sois plus forte. Ce que je sais c’est qu’aux USA, 2+2 = 4 et qu’en France ¾ α × (4 β- 5 π2 ) ≠ ∑ (i)0→j (2i2 + ih η ) [1] Pour élire les grands électeurs qui éliront le Président, les citoyens Américains doivent s’inscrire volontairement sur les listes électorales. Avec 55.3% de votes parmi la population en âge de voter, l’élection de 2004 a bénéficié de la plus forte participation depuis 1968. [2] Après le jeu de mot intraduisible : « sauvez un soldat, votez Kerry ». [3] A la fois conseillers en communication politique, gourous du marketing politique, spécialistes de relations publiques et inventeurs des sondages d’opinion, les Spin Doctors ont commencé à mettre leurs techniques au point dès les années trente mais n’ont vraiment influencé les campagnes électorales qu’à partir de l’élection de Jimmy Carter en 1976 comme l’explique parfaitement le documentaire franco-britannique du même nom de Paul Mitchell et Tania Rakhmanova [4] La proportion de militaires aux USA se situe dans la moyenne des pays développés. Les forces armées Américaines emploient directement un million trois cent soixante mille personnes, d’après l’International Institute for Strategic Studies. 2001 et The Military Balance 2001-2002. Oxford University Press. Mais l’armée est surtout influente grâce aux contrats qu’elle signe avec les entreprises privées pour développer des drones, des systèmes de guidage ou de brouillage électronique… le budget de la défense Américaine, en augmentation constante, a dépassé trois cent milliards de dollars en 2002 et devrait atteindre quatre cent quarante milliards en 2005. Les sommes dépensées, parfois à l’encontre des demandes du Pentagone, permettent de satisfaire les industries d’armement, d’autant plus que la loi Américaine, par le buy American act, oblige de commander, au moins pour moitié, du matériel militaire fabriqué aux USA. Enfin, les carrières militaires sont courtes. Les anciens soldats, une fois démobilisés, n’hésitent pas à soutenir dans le civil leurs anciens valeureux commandants en chef. [5] Une élection présidentielle Américaine coûte cher. Selon l’officielle commission à l’élection fédérale (FEC), la campagne de Georges Bush a coûté trois cent soixante-sept millions de dollars, celle de John Kerry trois cent vingt-six. [6] Bruce Springsteen, Ben Harper, Pearl Jam, R.E.M et une dizaine d’autres artistes ont donné trente-quatre concerts gratuits anti-Bush durant la campagne électorale. [7] Fondateur de WDHB, Patrick Baudry a publié Français et Américains. L’autre rive. Edité par Village Mondial. [8] Perdants. Le mot loser porte une très forte valeur négative aux USA. [9] Le gouvernement Américain s’oppose toujours à la ratification des statuts de la Cour Pénale Internationale et à l’extradition de ses ressortissants vers cette cour alors que des ressortissants d’une quarantaine de pays sont détenus dans le plus grand secret dans la base navale Américaine de Guantànamo Bay. D’après Amnesty International AMR 51/114/2003. [10] Le Président Bush est né dans le Connecticut, diplômé de Yale et détenteur d’un Master of Business Administration de Harvard. Pourtant, il aime répéter « je sais que je ne suis qu’un Texan stupide ». Il m’est parfois difficile de croire qu’il ne joue pas avec le personnage qu’il s’est créé. [11] Sondage réalisé en Juin 2005 auprès des téléspectateurs Américains. Au cours de ses nombreux discours anti-communistes ultra-libéraux, Ronald Reagan disait des choses comme ceci : « Vous et moi avons un rendez-vous avec le destin. Nous préserverons ceci pour nos enfants, le dernier meilleur espoir de l’homme sur terre, ou nous les condamnerons à faire le premier pas dans un millier d’années de ténèbres…» Address to the nation, October 27, 1964. Sortir en CalifornieSortir en Californie
L’Amérique, c’est festif, mais c’est Protestant[1]. Je n’ai pas moindre explication pour justifier le fait que les pays catholiques latins (Espagne, Italie, Mexique…) font beaucoup plus la fête, et plus tard, que les protestants Anglo-Saxons (Grande Bretagne, Pays-Bas, USA…). Respect plus grand pour le travail, sentiment coupable de s’amuser, je ne sais pas mais c’est un fait. En Californie, afin que toute la nation, fêtards y compris, puisse retourner travailler le lendemain, les bars et la plupart des clubs ferment à deux heures du matin parce qu’il est illégal de servir de l’alcool après cette heure. Si vous voulez vous coucher plus tard, il reste les soirées privées, privatives ou prévues dans des clubs spéciaux, qui coûtent les yeux de la tête, les boites à strip-tease dont j’ai déjà parlé plus tôt et les clubs gay qui, comme les autres, ne servent plus d’alcool après deux heures, mais qui ne ferment généralement qu’à quatre ou cinq heures car la clientèle y vient aussi pour danser et draguer. Ainsi donc, il faut s’amuser vite ou sans alcool. Le Californien moyen dîne à dix-huit heures, il peut donc sortir à vingt-et-une. Et beaucoup rentrent chez eux, y compris le week-end, à vingt-trois heures trente. J’ai été refoulé de clubs à la mode à vingt-deux heures, même le samedi, parce qu’ils étaient déjà pleins. Ce qui est l’heure à laquelle beaucoup de Barcelonais prennent le dessert. Les bars et les clubs sont tous protégés par des vigiles, le plus souvent surveillés discrètement par la police et contrôlés plus ou moins sévèrement selon les jours et les lieux. D’une part, il est absolument nécessaire de contrôler l’âge des clients, d’autre part il faut pouvoir garantir leur tranquillité. En tout cas la tranquillité de ceux qui ont plus de vingt-et-un ans. Par exemple, le Monkey bar où j’avais mes habitudes, est protégé par quatre ou cinq vigiles chaque week-end. Tout débordement y est immédiatement sanctionné: à Sacramento on ne plaisante pas avec les fermetures administratives. Deux copains qui haussent le ton, qui chahutent un peu, et un vigile sautera la barrière pour les rappeler à l’ordre. Immédiatement. Le contrôle consiste théoriquement à refouler toute personne en dessous de vingt-et-un ans, sans document d’identité ou paraissant agressive. Théoriquement cela vous permet d’aller draguer en boite sans risquer de passer dix ans dans un pénitencier d’état pour attentat à la pudeur sur mineur de moins de quinze ans. En réalité, beaucoup de jeunes gens usent de fausses cartes d’identités, très faciles à obtenir et à maquiller, d’un simple trait de correcteur sur l’année de naissance. J’ai connu une demoiselle qui en possédait quatre, de quatre états différents. Résultat : vous ne savez jamais si vous avez affaire à une Californienne liftée de quarante ans ou à une collégienne, une erreur est toujours possible. Mais je ne crois pas que ce soit la ligne de défense qu’ait choisi Michael Jackson. Notez qu’en Californie il est très mal vu de s’embrasser en public. Ou alors chastement. La bise elle-même est réservée aux personnes que l’on connaît vraiment très bien. Ou aux Français. Il me vient à ce sujet une anecdote datant de l’époque où je ne faisais pas encore partie des meubles du Monkey Bar sus nommé. J’avais accepté de corriger un devoir de Français pour l’une des serveuses[2]. Je dois préciser que, le service étant rémunéré au pourboire, les bars où la clientèle est la plus nombreuse gardent généralement les serveuses les plus jolies. Et le Monkey Bar fait le plein tous les soirs. Ce rapprochement – très limité – m’a permis d’avoir royalement droit à une bise de salut le mardi suivant. Un client, probablement habitué et certainement jaloux a immédiatement fait remarquer à la demoiselle l’inconvenance de sa conduite. Rougissant, celle-ci m’a désigné pour préciser, du même ton qu’elle aurait employé pour dire que j’étais son cousin ou le père de ses cinq enfants : - Il est Français. Donc, pas de bises entre camarades de soirée ou collègues de travail. On emploie à la place le hug. Le hug est un viril et ferme enlacement assez proche du baiser militaire. Il peut s’accompagner, pour les garçons, d’une violente bourrade, pour les filles d’une caresse dans le dos et d’un enlacement un peu plus doux. Terminer le hug par une bise exige beaucoup de maîtrise, d’intimité et d’entraînement, même si tout le monde sait que vous êtes Français. Pour les collègues, une franche poignée de main s’impose, sauf à Noël ou le hug est exceptionnellement admis par dérogation. Il va de soi que la bise entre hommes, si elle est permise dans les clubs de rugby du sud-ouest sans jamais remettre en question l’hétérosexualité des deuxièmes lignes, vous placera à Sacramento immédiatement dans la catégorie des gays extravertis. Ici les seuls contacts permis entre hommes hétérosexuels sont rares et violents. D’ailleurs en règle générale les Californiens gardent leurs distances et se touchent beaucoup moins que les Européens, les Mexicains ou les Américains du sud, réputés pour être particulièrement touchy[3]. Prendre une Mexicaine par le bras ou lui enserrer la taille sera considéré comme une marque d’affection amicale. Faire la même chose à une Californienne purement anglo-saxonne peut presque être ressenti comme une tentative de viol. Dans les bars ou les clubs, l’essentiel consiste à se montrer en arrivant pour ne pas repartir seul. Discuter n’est pas trop de mise, ou alors pas longtemps. Mais Messieurs, n’espérez pas rentrer accompagnés si vous ne disposez pas d’une bonne… carte de crédit. On y vient dans la tenue adéquate. Décontractée pour les garçons. Jeans-baskets-T-shirt ou vieux pull dans les bars, baskets de ville et chemise hors du pantalon dans les clubs. En tout cas quelque chose qui dit : “ moi je suis cool je n’ai pas besoin de mettre un costard au bureau même si j’ai des dollars pleins les poches (à prévoir)”). Souvent très déshabillé-moulant-seins-en-avant pour les filles. Mais en France non plus, on ne met pas de boules quies dans les concerts. Ces tenues plus que légères, qui m’ont surpris à l’arrivée sont réservées au style Californien. La côte Est à des règles vestimentaires très différentes. Quand on ne chasse pas le sexe opposé on boit. Les Californiens ont simplifié à l’extrême leurs boissons de base. Ils ont enlevé les sels minéraux de l’eau. De même, ils ont ôté le goût et l’alcool de la bière. Heureusement que les bières Mexicaines sont disponibles partout parce que la production locale est vraiment insipide. La publicité du leader du marché dit : « A boire glacé parce que la bière fraîche a meilleur goût ». C’est surtout parce que, une fois totalement glacée, la sienne a à peine moins de goût que les autres. Si les bières sont légères (le degré d’alcool n’est jamais indiqué sur les bouteilles) et insipides, les cocktails sont souvent très corsés, et aromatisés au cranberry[4]. Attention au Martini, qui aux USA est un cocktail au vermouth, généralement copieusement arrosé de vodka, et pas seulement le vermouth que l’on sert habituellement en France. Beaucoup de jeunes honorent leur nouveau diplôme ou leurs vingt-et-un ans en avalant cul sec des verres à shot[5] d’alcool fort, fêtant ainsi leur récent droit légal de terminer à quatre pattes en vomissant dans le caniveau. Avec l’efficacité et le pragmatisme qui caractérisent les Américains lorsqu’ils s’attèlent à une tâche bien définie, ils atteignent généralement leur objectif. En Californie les contrôles de police inopinés sur les routes sont très exceptionnels. En théorie vous pouvez rentrer ivre mort tous les soirs. Mais à la première infraction, c’est le retour en France, des milliers de dollars d’amende et autres joyeusetés. Et comme la police se cache partout, n’espérez pas lui échapper. Les Californiens s’entassent généralement tous dans le même bar à la mode. Les blondes d’un coté, les footballeurs de l’autre, et parfois les particules se rencontrent. Ils viennent pour rencontrer du monde, autant en rencontrer le plus possible: c’est l’instinct grégaire de ceux qui n’ont rien à se dire et beaucoup à faire. Un nouveau bar qui s’ouvre sera certain de faire le plein pendant les premières semaines grâce à l’attrait que les Californiens ont pour la découverte. Ce goût très prononcé pour la nouveauté est parfois bon pour le commerce extérieur. J’ai ainsi permis à plusieurs barmen de vider leur stock de Chartreuse en invitant leurs clients à découvrir le goût, qui leur était jusqu’alors inconnu, de la Chartreuse-orange. Dans les clubs, la différence avec la France est plus marquée encore. D’abord, devant les clubs Californiens, on attend. Les vigiles filtrent au compte-gouttes même quand le club est à moitié vide. Plus l’endroit est à la mode, plus l’attente est longue. Parfois jusqu’à une heure. C’est probablement une façon de bien marquer la différence entre le menu fretin, qui attend, et les VIP qui possèdent une entrée spéciale. Beaucoup de clubs, à Sacramento, ne sont que des chaudrons pour voyeurs ou des gamines court-vêtues se trémoussent au son du rap sous le regard concupiscent de bûcherons imbibés de bière. En clair, les filles dansent -ou plutôt secouent leurs fesses, charmantes au demeurant- et les hommes regardent. C’était le cas du Limelight, avant qu’il ne ferme, et du gigantesque Aqua. Ce genre d’établissement porte le nom poétique de meat market : marché à viande. De temps en temps, un garçon descend voir une demoiselle, parle quelques instants, lui pose une main sur la fesse ou danse une minute collé à ses fesses, et repart bientôt, seul ou non. A l’Aqua, j’ai vu une jeune fille que sa mère avait déposée en compagnies de quelques copines. Elle avait passé la soirée dans une cage à se frotter les fesses contre quelques gros tatoués. Sa maman l’a récupérée à deux heures du matin, ivre morte et à moitié déshabillée, pour la ramener tranquillement à la maison. Les dix dernières minutes d’un meat market, quand chacun cherche désespérément un partenaire pour finir la soirée, sont particulièrement pathétiques et ressemblent fort au premier jour des soldes au Printemps. Je me souviens d’une soirée passée au Limelight en compagnie de Nicolas. Voulant nous jeter dans l’arène, nous avions cherché à nous débarrasser de nos manteaux. Nous sommes allé trouver le vigile à l’entrée du club: - Nous allons déposer nos manteaux dans la voiture et nous revenons. - Vous ne pouvez pas sortir c’est interdit. - La voiture est juste là, à dix mètres, on dépose les manteaux dedans et on revient - Si vous sortez il faudra repayer l’entrée - Nous en avons pour dix secondes. - VOUS RESTEZ DANS CE PUTAIN DE CLUB OU VOUS PAYEZ!!! - Ok, ok, on se calme. Où pouvons-nous déposer nos manteaux dans le club ? - J’en sais rien. - ????? Il existe aussi quelques clubs plus normaux, et surtout de nombreux bar-dancing. La musique et la propreté varient d’un établissement à l’autre. Les meilleurs jours, il est impossible de danser parce que le bar est bondé. Les pires, il est impossible de danser parce que le plancher colle. J’ai passé d’excellentes soirées au Harlows à Sacramento, comme dans Mission street à San Francisco, qui regroupe plusieurs de ces établissements : Il suffit de passer de l’un à l’autre pour trouver l’ambiance qui vous convient. Les quelques soirées privées où j’ai eu l’honneur de me rendre comme observateur indépendant se sont déroulées à peu près de la même façon. On s’installe au salon, on allume la télé, on fume des trucs bizarres toujours purs et on boit des bières en faisant des commentaires grossiers et en s’insultant. Comme des supporters du PSG. Deux heures plus tard les Américains sont ivres morts, même à la Bud Light ou à la Red Bull-Vodka et ils se couchent pendant que les Mexicains et les Français prennent des photos dont on reparle la soirée suivante. Je me demande si j’ai bien choisi les gens avec qui passer mes soirées où s’ils sont tous comme ça. Si les soirées ne sont pas forcément très agréables, il est parfaitement possible d’y venir avec plusieurs amis, et d’être accueilli les bras ouverts. Ainsi, j’ai fait partie d’un groupe de huit personnes, débarquant dans un appartement à la suite d’un unique réel invité, et portant pour seul présent deux maigres bouteilles de mauvais vin. Nous y avons été si bien reçu que nous sommes reparti prestement afin d’être sûrs qu’on ne nous garde pas en otages ! Pour en terminer avec les soirées privées, la culture culinaire de la plupart des autochtones est telle qu’on y mange généralement mal, voire pas du tout. Les Californiens aiment bien manger, et savent apprécier, mais renâclent à cuisiner. J’ai cependant rencontré des exceptions extrêmement douées. Enfin, personne ne danse. Plus je sors en Californie, particulièrement à Sacramento, plus j’ai l’impression que les Californiens ne s’amusent pas vraiment. En tout cas pas comme nous l’entendons. Si on est pas supporter du PSG bien entendu. Je m’explique. Ils sortent beaucoup, boivent, fument, s’embrassent parfois pour ne parler que de ce qui est autorisé par l’Eglise, mais sans folie, sans spontanéité, sans cette désinvolture latine qui pousse le mariachi à chanter dans la rue. La fête sans insouciance ne peut être la vraie fête. Mais je vais arrêter de cracher dans la soupe car il m’est arrivé d’avoir d’excellentes surprises. Un soir de Décembre 2003, nous avions été invités, quelques collègues et moi-même, à une soirée professionnelle organisée à San Francisco en partie en l’honneur du départ de deux amis. Cocktails peu onéreux, repas offert et surtout, musique et piste de danse. Ambiance et lieu distingué. C'est-à-dire très décontracté pour la France mais distingué et un peu coincé pour la Californie. Certes je ne connaissais pas la moitié des “tubes immortels” de la soirée, certes personne ne m’avait dit que, dans ce genre de mondanité professionnelle il n’est pas convenable d’inviter la même jeune femme, mariée de surcroît, deux fois de suite, mais j’ai passé une excellente soirée qui m’a permis d’exercer mes jambes après trois mois de frustration. J’étais bien surpris cependant quand, à minuit et demi, je me suis rendu compte que nous ne dansions plus qu’entre Français ou assimilés et que les Américains étaient pour la plupart partis ou s’apprêtaient à le faire. Un Samedi soir à San Francisco ! Montjoie St Denis!! Ne voulant pas nous arrêter sur une si bonne lancé, nous sommes allé rendre visite à un pub Irlandais que notre petite troupe a révolutionné sous les yeux ébahis de son DJ Néerlandais. Puis nous avons cherché un club ouvert après deux heures. Tout établissement ouvert après deux heures à San Francisco doit être considéré comme suspect, nous aurions dû nous méfier. J’avais déjà traîné mes guêtres dans quelques endroits glauques mais rarement jusqu’à présent dans quelque chose qui ressemble à ce point à un repaire de brigands installé dans une usine désaffectée dans la banlieue de Kuala-Lumpur. Jugez plutôt: M Vous trouvez des places disponibles à cent mètres du club. Ce qui est totalement impossible près d’un lieu correct. M Quand vous vous garez un vieux noir vient vous demander de l’argent pour “garder” votre voiture. « sinon personne ne sait ce qui peut arriver ». Nous avons répondu qu’il pouvait faire ce qu’il voulait de nos voitures de société. M Contrôle des papiers et fouille corporelle à l’entrée, ce qui est normal. A coté des vigiles un carton rempli d’armes blanches, de plaquettes de pilules et de flacons bizarres, ce qui l’est moins. M Plusieurs distributeurs bancaires à l’intérieur de l’établissement permettent d’obtenir du liquide, mais ils sont tous défectueux. M Les créatures qui tiennent le vestiaire ressemblent à des zombis héroïnomanes. M Les habitués vous conseillent de ne jamais poser votre verre et de toujours rester en groupe, surtout quand il y a de la fumée. Or il y avait beaucoup de fumée, tout le temps. M Dans la salle techno hardcore, les clients semblent parcourus de soubresauts compulsifs post-mortem. M Il y a beaucoup de filles très jolies, elles draguent et sont en réalité des hommes Nous en sommes sortis vivants[6], nous nous sommes bien amusé, mais comme vous voyez, en Californie, ou vous vous couchez tôt, ou vous prenez des risques. J’ai choisi le risque.[1] Selon une étude réalisée en 2002 par le World Values Survey, 52% des Américains se déclarent Protestants, 24% Catholiques. La forte communauté Mexicaine tempère ces chiffres en Californie où les chiffres officiels déclarent 38% de Protestants et 34% de Catholiques. [2] La durée et le coût des études en Californie obligent la plupart des étudiants à pratiquer une activité salariée. Ils occupent la majorité des emplois de serveurs. [3] Touchy signifie en Californie « qui a tendance à toucher ». Signifie plutôt « susceptible » en Angleterre. [4] Pratiquement inconnu en Europe en dehors des naturopathes qui l’utilisent pour sa forte concentration en acides organiques, le fruit de la canneberge (vaccinium oxycoccus ou vaccinium macrocarpon) est une sorte de grosse groseille, de la même famille que la myrtille. Son goût acidulé me fait horreur. [5] Petit verre épais contenant normalement trente millilitres. [6] Les Californiens ne semblent pas du tout partager mon point de vue concernant le Ten 15 Folsom. Le public s’entasse à tel point dans les quatre salles de cet immense club du quartier SoMa (South of Market) qu’il doit parfois attendre une heure avant d’y entrer. Je m’y suis peut-être rendu une mauvaise nuit, trop tard. Les héroïnes de blagues de machines à caféLes héroïnes de blagues de machines à café
En France j’ai connu des filles. J’insiste sur ce point car, sans être un spécialiste, je pense avoir encore suffisamment de mémoire pour me rappeler à quoi ressemble cette catégorie qui représente la moitié du genre humain et l’essentiel de mes fantasmes. J’en ai connu des brunes, des rousses, et même des blondes. Et c’est à ce moment que je veux, humblement, implorer le pardon des représentantes de cette dernière sous-espèce, dont je me suis, parfois, honteusement moqué de la blondeur, propice aux histoires. Mes frères en vérité en vérité je vous le dis: la blondeur n’est rien, tout est dans la blonditude. Oui en vérité God bless America[1] car elle m’a ouvert les yeux. Les blondes charmantes et délicieuses que nous connaissons en France n’ont rien a voir avec ces histoires: leur origine est Américaine et a pour nom la BGNSVC : la Blonde à Gros Nichons Siliconés et à Voix de Canard. Je m’explique : Il existe en Californie trois grandes catégories ethniques de filles. Les non Américaines d’origine, Asiatiques, Européennes ou Américaines du Sud ou du Mexique, ont l’avantage de posséder au moins un brin de leur culture d’origine et sont un minimum ouvertes d’esprit. Les Américaines non blondes sont souvent très laides et surtout pourvues d’une peau ravagée (les hommes ne s’en sortent pas mieux sur ce point) par l’abus de plats préparés gras ou sucrés et l’absence de produits frais. Elles sont parfois capables de réflexion. Mais tout de même dans la limite de la connaissance d’un Américain moyen c’est à dire rarement la géographie, l’histoire, les civilisations ou les langues étrangères La troisième catégorie, ce sont les BGNSVC : le chaînon manquant entre la poupée gonflable et la femme. Vous savez, la femme, cet être délicieux plein de poésie et de douceur qui nous rend meilleur et heureux. Et bien la BGNSVC elle, non. La BGNSVC ressemble beaucoup à ces héroïnes de feuilleton que l’on voit, grandes et minces, courir en maillot de bain tout la journée. Vous en rêvez ? J’ai vécu au milieu d’elles. Comme son nom l’indique, la BGNSVC est blonde, très blonde. Avec souvent plein de cheveux qui nécessitent énormément de travail. Elle a aussi de gros nichons, que l’on juge souvent siliconés même si, le plus souvent, la prothèse n’est encore qu’en sérum physiologique. Mais vraiment très gros et très faux. A tel point que seul un basketteur professionnel, habitué et obligé qu’il est par contrat à tripoter à longueur de journée d’énormes ballons en plastique peut leur trouver un quelconque intérêt. Et enfin la BGNSVC possède deux caractéristiques qui la rapproche du canard: la voix et l’intelligence. Elle utilise trop la première pour se servir de la seconde. Car la BGNSVC parle, beaucoup, d’une voix suraiguë destinés à montrer tout à la fois qu’elle existe, qu’elle est heureuse, et que tout le monde autour d’elle est so cute[2] ! Pourquoi et comment est apparue cette nouvelle espèce ? Au risque de passer pour un vieux con rétrograde, permettez moi ici d’avancer une hypothèse: la BGNSVC est un produit marketing. N’oublions pas que les Américains sont les spécialistes du marketing: ils savent nous faire avaler n’importe quoi a grand renfort de publicité. Et quand un marchand de nullité a réussi a faire acheter les disques de la Star Académy aux Français, peuple dont la finesse et l’intelligence lui a permis de créer la carte à puce, le TGV, les escargots à l’ail et le Conseil d’Etat, il lui est très facile de faire croire que la BGNSVC est la quintessence de LA femme à des gens qui croient plus à l’innocence de OJ Simpson[3] qu’à le théorie de l’évolution des espèces. C’est pourquoi je pense que si les BGNSVC sont aussi stupides (c’est même très franchement difficile d’imaginer à quel point avant d’en avoir rencontré en chair et en silicone) ce n’est pas parce qu’on leur a gonflé les seins à la cervelle mais parce qu’il faut être idiote comme une lessiveuse pour vouloir se transformer en objet marketing pour mâles débiles. Quand je parle d’objet marketing je tiens à m’expliquer. Les chaînes de télés, qui sont le moyen le plus courant en Californie pour obtenir de “l’information” et qui ont depuis dix ans aux USA l’impact anti-culturel qu’elles commencent à avoir en France ; présentent à longueur de journée des gamines aux seins surgonflés et aux mouvements lascifs. Britney Spears, Christina Aguilera, Jessica Simpson, Beyonce Knowles et Shakira ne sont ici que les plus “dignes” représentantes de ces chanteuses sans spontanéité ni beaucoup de vêtements. L’Amérique et MTV en regorge. Difficile face à ce déferlement de ne pas se sentir “anormal” avec un 85C et cinq kilos de trop et de vouloir à tout prix ressembler à ces icônes que l’on présente en modèle, particulièrement aux pré-adolescents. En Californie, il est fréquent que des parents offrent à leur fille chérie des prothèses mammaires pour son diplôme d’études secondaires, parfois avant. C’est plus chic qu’une montre. Que l’on veuille séduire, cela me semble parfaitement légitime. Mais pas à dix ans, pas n’importe qui et pas pour en faire le but essentiel de sa vie. C’est pourquoi mes amis, il faut lutter et ne pas laisser à nos enfants éventuels (je parle surtout pour vous) d’honteux magazines pour jeunes ou d’ineptes programmes sans leur expliquer ce que cela cache. A vrai dire ne pas leur laisser du tout me semble la meilleure solution. Sinon ne vous étonnez pas si vos gamines vont chez le chirurgien en sortant du primaire. Cependant, la Californie est aussi le royaume du sport et des restaurants végétariens. On y trouve des filles jolies et naturelles (les mêmes que les BGNSVC, mais avec la tête remplie et les seins vides) on en trouve. Si on a beaucoup d’argent bien entendu. Comme, d’une part, je combats farouchement les objets marketing, et que d’autre part je suis extrêmement radin, je ne m’y risque pas. Alors je touche avec les yeux. [1] Dieu bénisse l’Amérique. Cette phrase est omniprésente: dans les discours officiels, sur le bord des routes, dans les conversations privées. Elle est le pendant du In God we trust (nous avons confiance en Dieu) inscrit sur les billets de banque. [2] «Tellement beau ». Sooo cuuuuute ! est le cri de ralliement habituel des BGNSVC pour qui tout est généralement so cute : le chat, la voiture, les chaussures de sa meilleure amie, l’arbre… [3] Célèbre footballeur et acteur Afro-Américain, OJ Simpson a été inculpé pour le meurtre de son épouse. Malgré des preuves accablantes il a été acquitté pénalement par un jury populaire en 1995. Et reconnu coupable au tribunal civil. Les théories de Darwin sont toujours farouchement combattues aux USA. Date, fuc*-buddy et couples en généralDate, fuck-buddy et couples en général
Les dates. Prononcez « deyte ». Pas celles que l’on mange, celles que l’on gère. Vous vous souvenez peut-être de ce dialogue dans La vérité si je mens : - Aux States, leur truc c’est les dates. Comment dire. C’est comme si tu niques, mais tu niques pas. Je ne saurais mieux résumer. On pourrait traduire date par « rendez-vous », ou « personne avec qui on a rendez-vous » mais ce serait perdre l’immense dimension culturelle qui s’y attache. Le plus simple, pour ne pas s’y perdre, ce serait de commencer par vous parler des femmes, c’est petits êtres fragiles et adorables dont la chaleur est si douce. En Californie, un ethnologue sans scrupule pourrait les séparer en trois sous-groupes. Les timides restent cloîtrées chez elles sur les conseils de certains politiciens, relayés par les journaux de l’empire Fox, qui leur expliquent qu’au dehors la vie était dangereuse et pleine de gros noirs violeurs armés et de basanés intégristes couverts de bombes. Un jour leur père les laisse sortir. Elles rencontrent un vendeur de Chevrolet footballeur buveur de bière, ils se marient et ont beaucoup d’enfants très laids et bruyants qu’ils couvrent de cadeaux inutiles pour combler le vide de leur existence. Dieu merci, j’ai rencontré peu de représentantes de cette espèce en dehors des cérémonies officielles. Le second groupe, est celui des femmes « faciles ». En France on dirait libérées. Mais ça dépasse de loin le niveau communément acceptable de la liberté. Celles-ci peuvent être, le jour, très sérieuses et studieuses, rester dix heures sans broncher derrière leur bureau. Du genre à porter plainte pour harcèlement si un collègue les laisse passer devant lui pour monter dans l’ascenseur. Mais dès que la nécessité de gagner leur pain ne se fait plus sentir, elles se transforment en Succubes déchaînées, boivent des vodkas cul sec, exhibent tatouages, poitrine et bourrelets et courent se frotter aux premiers inconnus disponibles qu’elles embrassent goulûment avant de leur accorder d’autres faveurs buccales. C’est certes peut-être un peu enjolivé, mais c’est globalement ça. Des filles faciles sont nombreuses en Californie. Sauf dans les bars gays les soirs réservés aux hommes. Elles peuvent s’apparenter, bien entendu, aux BGNSVC[1]. Dans ce cas elles sont un peu toutes pareilles, avec la même voix de canard, les mêmes cheveux blonds et le même manque de conversation. J’ai croisé un soir cinq demoiselles qui, sans être sœurs, portaient les mêmes coiffures blondes décolorées, les mêmes T-shirts très échancrés s’arrêtant au dessus du nombril dans des couleurs différentes, les mêmes pantalons corsaires laissant voir les mêmes strings aux couleurs vives et les mêmes petits sacs à paillettes dans lesquels se trouvaient probablement les mêmes préservatifs et vibromasseurs. Toutes affichaient un sourire forcé permanent, ondoyaient du bassin en marchant et éclataient d’un rire aigu à chaque phrase. Elles n’hésitaient pas à s’embrasser entre-elles pour exciter les garçons qu’elles jugeaient trop lents à les entourer. Elles ont probablement toutes passé une bonne nuit. Mais il arrive aussi que des femmes possédant une véritable personnalité fassent partie de cette catégorie. Les Californiennes sont très pragmatiques, je le répète, et certaines ne voient pas pourquoi elles devraient perdre du temps à connaître la personne avec qui elles échangent du plaisir. Un moment de lassitude, l’envie de s’amuser ; peut-être aussi le désir généralement masculin de se rassurer sur ses capacités de séduction, les pousseront dans les bras d’un grand costaud inconnu pour une aventure sans lendemain. Voilà ce que sont les faciles. Leur rencontre n’engage à rien de sérieux mais d’un point de vue purement ludique elles peuvent avoir de l’intérêt. Quand une demoiselle est un peu plus attirante qu’une pintade aux hormones et que l’on est prêt à s’intéresser à elle un ou deux jours avant de la coucher dans son lit, elle est considérée comme datable (se prononce « deytabol »). Commence alors le mécanisme des dates, un processus long, compliqué, et souvent cher, avec ses règles, ses chausses trappes et ses arnaques. Les Américaines, comme leurs homologues masculins, ne sont pas du tout habituées à l’économie. Et comme ici, (un idée protestante peut-être) le succès professionnel est TRES important, il faut s’attendre à ce que sa cavalière teste le “répondant” disponible dès le premier rendez-vous: notes dépassant les cent vingt dollars à prévoir! Un rendez-vous entre deux personnes de sexes opposés (ou du même, en Californie) est presque toujours assimilable a une date. Ne vous faites pas trop d’idées tout de même si c’est madame le procureur qui vous convoque. Un restaurant, un cinéma, une sortie quelconque, peut être validé comme « date ». Si vous n’êtes pas parfaitement clair dans votre invitation, la personne que vous avez convié amicalement à partager votre goût pour le marché bio en plein air de San Francisco n’hésitera pas à s’enquérir, entre deux dégustations de fromage de chèvre aux herbes, si elle doit bel et bien considérer cela comme une date. Il existe des livres qui expliquent comment s’y comporter, les temps à respecter, les choses à ne pas faire, et moult préceptes dogmatiques susceptibles de transformer une rencontre entre deux êtres en comédie en cinq actes dont chacun connaît l’action jusqu’à la fin du quatrième. Voici quelques unes des règles les plus essentielles : Lors de la première date, l’homme doit se tenir correctement -ce qui ne tombe pas toujours sous le sens- être attentionné et surtout montrer une grande maîtrise, son leadership naturel et sa force de caractère. La femme doit être belle, distinguée, délicate et intéressante. Voilà pour la théorie. Dans la réalité, et selon les standards locaux, le mec fait des effets de manches et roule des mécaniques en claquant un maximum de tunes et sa gonzesse dépense le plus possible, quitte à s’empiffrer à s’en faire exploser le décolleté. C’est ça la grande classe. Il n’est pas rare de croiser ainsi au restaurant des couples mal assortis, mal fagotés dans ce qu’ils pensent être des tenues du dernier chic, trop différentes de leur jean/T-shirt quotidiens et qui se sourient bêtement sans rien avoir à se dire. J’ai également en tête une jeune fille bien sous tout rapport qui avait de toute évidence fait des efforts de toilette et qui soupirait, mi-effrayée, mi-désespérée, en face d’un excité en bermuda, maillot et chaussures de basket, qui a trépigné tout au long du repas comme un cocaïnomane, empressé probablement d’en finir avec ses sushis pour aller allonger sa convive à l’arrière de son pick-up. Cette première date a pour but principal de confirmer que votre partenaire ne vous déplaît pas trop et que vous pouvez supporter sa présence quelques minutes sans souhaiter vous trouver plutôt dans un sous-marin nucléaire Russe. Parfois une invitée insiste pour payer sa part, par pur sens de l’indépendance, afin de conserver quelques distances avec un Américain qui se sentirait un peu trop « propriétaire ». Ce n’est pas toujours signe d’un profond dégoût. Si la première date s’est bien passée, l’homme, toujours l’homme, prend l’initiative d’un second rendez-vous. Après avoir attendu quelques jours bien entendu. Alors reprend le mécanisme des dates aux séquences bien définies. Je me contenterai d’envisager uniquement le point de vu masculin, n’ayant eu de date qu’avec des femmes. Il est évident qu’il est inconcevable de coucher le premier soir. Cela vous classerait irrémédiablement dans la catégorie « facile » des personnes avec qui il est impossible de construire quelque chose de sérieux. Pour les plus audacieux, lorsque la première date se passe vraiment très bien, un chaste baiser est autorisé. Lors de la seconde date il est important de chercher à se connaître un peu mieux et de montrer ses ressources. Intellectuelles en prouvant que l’on connaît plus d’un restaurant, et financières pour confirmer qu’il n’a pas été nécessaire de vous endetter sur dix ans pour payer la première note, que la belle voiture dans laquelle vous êtes venu est bien à vous et que, peut-être, vous pourrez payer les frais de scolarité de vos futurs enfants. Une de mes amies, mère célibataire d’une charmante petite fille, m’a ainsi expliqué qu’elle pensait avant tout à protéger son enfant, et que par conséquent, elle n’acceptait de sortir qu’avec des hommes gagnant plus de cent mille dollars par an. Son généreux esprit de sacrifice l’a empêché de me connaître mieux. Les questions qu’il est convenu de poser lors de la seconde date sont franches, précises et directes. C’est un rendez-vous à réviser comme un entretien. Si la compatibilité est confirmée lors de cette seconde date, un baiser moins chaste, voire quelques caresses, sont permises. La troisième date constitue la véritable épreuve de séduction. Le lieu choisi doit être plus intime que les précédents. Ce peut être aussi un moment employé pour vérifier un détail, confirmer une attirance et s’assurer que votre nom a été enlevé de la liste du FBI des tueurs en série. C’est normalement la date qui termine au lit, mais pas toujours. En cas d’incertitude, ce moment peut être repoussé à la quatrième sans conséquence majeure. Comme chez la plupart des peuples, c’est l’homme qui propose et la femme qui décide. Différer la saillie après la quatrième date en vous faisant croire, que vous pourriez, peut-être, éventuellement, intéresser la demoiselle un jour, s’apparente à une escroquerie. Après quinze rendez-vous et trois mille dollars de restaurant, votre banquier vous expliquera que cette fille là n’est vraiment pas faite pour vous. Après ce fatidique quatrième rendez-vous les dates peuvent se poursuivre un peu avant que les partenaires deviennent véritablement un couple. Ils se sépareront d’eux-mêmes un mois ou dix ans plus tard. En cas de raté, la réaction est généralement l’ignorance totale. Si les Californiennes sont directes, et parfois même un brin cassantes avec leur compagnon, elles renâclent encore à leur exprimer directement leur désintérêt. Elles se contenteront de fermer leur téléphone cellulaire et de ne jamais rappeler. L’homme est censé insister une à deux fois, mais pas plus. Il est surtout supposé comprendre que la personne qui lui a dit la semaine précédente qu’elle n’avait jamais passé une aussi bonne soirée de toute sa vie et qu’il était absolument merveilleux ne voulait plus jamais entendre parler de lui. Vanitas vanitatum et omnia vanitas[2]. Si vous rencontrez une ancienne date, il est de bon ton d’adopter l’air enjoué et désinvolte que vous auriez en croisant un vieux camarade d’école. Particulièrement si elle a répandu d’horribles histoires sur votre compte. Cela fait partie des règles que les douaniers ne vous apprennent pas quand vous arriver à l’aéroport. Le mécanisme des dates est très standardisé et, comme vous le ressentez probablement depuis deux pages, franchement ennuyeux. Mais il existe d’autres règles plus amusantes. Par exemple il est admis de « dater » plusieurs personnes à la fois. Même parfois de le dire. Après tout, les dates ne servent qu’à vérifier que votre partenaire est quelqu’un de sérieux, de valable, sur tous les plans, mais n’impliquent pas forcement que vous ayez de forts sentiments pour lui. L’exclusivité, presque contractuelle, n’est requérable qu’après un degré d’intimité rarement dépassé avant dix ans de mariage. La demande est généralement exprimée ainsi : - Chérie, nous nous voyons tous les week-ends depuis quatre mois, je n’ai plus le temps de voir quelqu’un d’autre, es-tu prête, toi aussi, à devenir exclusive envers moi ? Dater et être exclusif sont deux niveaux très éloignés.La vitesse d’obtention du niveau supérieur, le statut de petit copain, de boy-friend, dépend de la rapidité des négociations. Vous pouvez garder des mois le titre de date, même exclusive, sans rien de plus, c'est-à-dire le garçon agréable qu’elle voit régulièrement, qu’elle respecte et avec qui elle passe de bons moments, mais avec qui une relation vraiment sérieuse n’est pas envisageable. Si besoin, votre partenaire peut même vous expliquer, les yeux dans les yeux, pourquoi elle n’envisagera jamais de vous épouser mais veut bien continuer à coucher avec vous. Les relations en Californie sont beaucoup plus explicites et matérielles qu’en France. Les couples sont rarement battis sur une grande passion irréfléchie mais plutôt sur une compatibilité d’humeur, la mise en commun de ressources et le respect mutuel dans le cadre d’une vie commune. Aussi votre compagne n’hésitera pas à vous faire remarquer fermement qu’elle n’aime décidément pas vos poils dans la baignoire, votre façon de prendre la vie à la légère, le manque d’hygiène des Français qui passent moins d’une heure par jour sous la douche ou l’instabilité de votre situation de travailleur étranger mal payé qui l’incite, malgré son attirance et son intérêt pour vous, à ne pas investir sur le long terme. De la même façon, elle pourra vous dire franchement que, si elle sort avec vous, ce n’est que parce qu’elle trouve l’accent Français sexy et que, un Français, ça fait bien auprès des copines. Les Californiennes ne sont pas du genre à laisser pourrir une situation et disent, tout de suite ce qui va et ne va pas dans le couple. C’est parfois assez désagréable à entendre au début, mais ça permet de régler rapidement les conflits. Après tout, vous n’êtes jamais obligé de rester. Il existe également d’autres rendez-vous, qui n’ont rien à voir avec des dates, mais purement ludiques. Cela consiste à disposer d’un carnet d’adresses de partenaires potentiels, que l’on peut appeler en cas de cafard, ou simplement quand on ne sait pas où dormir et qu’il fait froid. Ça s’appelle des fuck buddies. Littéralement, des potes pour niquer. C’est employé par beaucoup de célibataires Californiens, y compris par de dignes jeunes femmes un peu coincées qui s’offusquent qu’on leur effleure le bras en public. Entretenir un fuck buddy ne nécessite pas d’avoir le moindre sentiment pour cette personne. La culture Américaine différencie énormément l’esprit et le corps, qui est souvent considéré comme un bien matériel, qui ne fait pas vraiment partie de soi et que l’on peut à loisir tatouer, piercer ou gonfler au silicone. Par conséquent, même si un fuck buddy est très compétent dans son domaine, il est peu probable que vous l’emmeniez un jour voir votre grand-mère. On ne présente pas à sa famille sa manucure ou son coiffeur. Les moeurs Californiennes sont assez libres mais régies par un pragmatisme qui ne laisse pas toujours beaucoup de place aux sentiments. Ce qui fait des dates un mécanisme à part, c’est justement d’établir un cadre plutôt rigide qui permette, dans le respect des nécessités de la société de consommation, la possibilité de développer des sentiments Ce « formalisme informel » correspond parfaitement à l’esprit et au besoin des indigènes qui manquent, à mon avis non autorisé, parfois de poésie et de spontanéité. Mais finalement même en étant Européen on s’y fait bien. Tout dépend avec qui.Vive la mariéeVive la mariée
Généralement je ne me marie pas. Je respecte à tel point la noble institution du mariage que je ne m’en sais pas digne. Ce n’est pas la proximité du Nevada[1] qui va me faire changer d’avis. Cependant, j’ai eu l’occasion et l’opportunité d’assister en Californie à un mariage particulièrement intéressant. Je ne dis pas que c’est typique des USA, mais c’est du pur vécu. Imaginez que vous êtes en Californie, un état ou tout ce qui est vraiment Américain et qui se promène avec un drapeau pour le faire savoir est beaucoup mieux vu que n’importe quel étranger. Imaginez un couple parfaitement assorti. D’un coté un jeune Américain, grand, arborant fièrement bouc, moustache et deux enfants d’un premier lit. De l’autre une jeune Mexicaine, pure et large d’épaules, portant tout aussi fièrement son envie de travailler pour la télévision et un début de cirrhose du foie. Faites-les se rencontrer une nuit de réveillon à Reno. La ville qui est au romantisme ce que l’éditorial du Figaro est à la poésie, où l’on trouve plus de bars à strip-tease que de fleuristes et où les fontaines des hôtels sont en plastique bleu. Faites les boire. Faites les boire. Faites les reboire encore un peu. L’alcool aidant, “on dit des choses, on n’y crois pas, on se fait des promesses au whisky-soda. Le lendemain plus vite qu’on ne le croit, on oublie tout sauf la gueule de bois”[2], mais eux, le lendemain, n’ont pas oublié. L’alcool est la mère de tous les vices et le mariage doit en fait partie. Bon, imaginez maintenant que, une fois dégrisés et rentrés en Californie, nos deux si charmants tourtereaux continuent à se voir, à se fréquenter et à entretenir leur tendre penchant pendant près de cinq semaines. Des dates donc, d’abord en gardant les mains dans les poches car l’un et l’autre sont plus timides qu’une volée de sansonnets, puis de façon plus intense, comme l’autorise à la fois les manuels après le quatrième rendez vous et l’éloignement des frères Mexicains de la demoiselle. Cette histoire aurait pu avoir lieu de notre coté de l’Atlantique me direz vous. Sauf que des endroits qui invitent autant à l’amour que Reno j’en connais peu en Europe en dehors des citées ouvrières de Manchester et de la banlieue de Cambrai, qui incite tout de même aux bêtises. Là où se joue toute la différence c’est que, après cinq semaines, au lieu de se séparer bien gentiment comme auraient fait n’importe quels Français en se jetant la vaisselle a la tête, ils ont décidé de se marier ! A présent, essayez de vous mettre à ma place. Je suis l’ami d’une Mexicaine dont un de mes collègues était vaguement épris. Malheureusement pour lui, un soir où nous devions tous sortir à San Francisco pour fêter l’approche des fêtes et quelques retours en France, il a totalement oublié de passer la prendre. Je m’étais bientôt senti obligé d’aller rechercher la demoiselle éplorée et dépourvue de véhicule, afin de défendre l’honneur de la France dont l’amitié avec le Mexique me tient encore énormément à coeur. Une profonde attirance partagée pour la langue… de Cervantès nous avait rapproché si bien que, quelques mois plus tard, j’étais un peu dans ses petits papiers et ses petits secrets. C’est pourquoi elle s’était laissé aller, après avoir tourné autour du pot pendant un quart d’heure et rougit une demi-douzaine de fois, à m’apprendre qu’elle “commençait à sortir” avec le garçon qui l’avait conduit deux fois à l’une de nos soirées. Le Samedi suivant, je lui avais proposé de m’accompagner à San Francisco et j’attendais son appel, comme toujours en retard, pour venir la prendre chez elle. Dring! - Excuse moi, je vais pas être capable de venir avec toi aujourd’hui. - Dis donc, ça ne m’arrange pas, ça fait trois heures que je suis levé et deux que je t’attends. - Je suis vraiment désolée mais il faut que je fasse des courses pour la semaine prochaine. - Des courses ? C’est vraiment si important que ça ?? - Oui, Samedi je me marie, d’ailleurs tu es invité. - ?????? Il vous sera aisé d’imaginer la suite. Des collègues à qui on vous recommande de ne surtout rien dire mais qui sont prévenus et invités tout de même à la dernière minute. La joie de ressortir son beau costume, que vous pensiez bien ne jamais porter en Californie. L’annulation de la soirée précédemment prévue… Rendez-vous à dix-huit heures sur la huitième rue. Jour J, heure H-5min. Cinq Français se tiennent sur leur trente-et-un devant un bureau administratif. La cérémonie est proche, la famille devrait déjà être rentrée depuis longtemps. Nous entrons. Une officielle portant une liste où les mariages se suivent toutes les quinze minutes s’approche de nos costumes. - Bonjour, qui est le marié ? Nous reculons tous instinctivement. Sort alors le cortège nuptial précédent. Dix personnes en jean et baskets, sauf la mariée en chaussures de marche. Nous craignons d’être un peu décalés quand, oh surprise, arrive un couple en grande tenue costume cravate et robe de soirée. Nos témoins. A Sacramento, quand on met une cravate, c’est pour témoigner. Par bonheur, Nicolas arrive bientôt sans avoir pris le temps de se changer. Ses baskets bleues fluo et son jean à trous équilibrent un peu les tenues trop formelles de notre groupe de Français. Vient ensuite le marié, que plusieurs d’entre nous n’avaient jamais vu, et qui cherche sa femme; puis sa future belle-mère, très en beauté dans une robe toute noire et qui cherche sa fille, quelques invités, très décontractés, qui cherchent la mariée, et enfin, avec dix minutes de retard, la future épouse, tout de blanc vêtue. Nous entrons à sa suite après quelques embrassades. Difficile de trouver quelque chose d’intelligent à dire alors que tout le monde se demande ce qu’il fait là. La salle de pré-mariage, c’est à dire le lieu où se déroule la partie officielle, échange des papiers et enregistrement, est du pur style local sécurité sociale, avec guichets, distributeur de tickets et policiers en tenue. Chacun prend quelques photos pour ses souvenirs en attendant que les vérifications d’usages soient effectuées. Apres quelques minutes qui paraissent très longues et dès que le cortège précédent a libéré la salle des mariages proprement dit, nous pouvons enfin, à notre tour, admirer cette merveille de l’art naïf dans sa période kitch-fleurs-en-plastique. Un petit arc d’amour en fausses fleurs sous lequel on enferme les mariés, des invités assis sur des chaises de cantine scolaire qui s’esbaudissent de tant de beauté romantique, un discours rapide sur la fidélité, les engagements et ce genre de bêtises, et le tour est joué. On se félicite, on s’embrasse, on pleure même un peu et en cinq minutes, tout le monde se sépare. Je me retrouve le seul Français à suivre le cortège, les autres ayant décidé que, quitte à voir un mariage express, ils aimaient autant aller se saouler à Reno. Après avoir perdu mon chemin, puis mes papiers, l’esprit probablement troublé par tant d’émotion, j’ai suivi la famille, les amis et les collègues du couple, en tout une vingtaine de personnes, jusqu’au restaurant chic où le dîner nuptial devait être pris. C’était un restaurant très chic donc, avec serveurs en tenue, plats à plus de vingt-cinq dollars, décors de goût et vins Français ou Italiens à la carte. C’était pourtant la première fois que je voyais lors d’un dîner de noces: - L’entrée se prendre au salad bar[3] - Le marié boire de la bière Beck pendant tout le repas - Une seule bouteille de vin commandée pour vingt personnes - Les invités appelés à payer leur part Néanmoins le repas était sympathique, et m’a permis de pratiquer l’Espagnol. Comme une bonne soirée entre copains à Pizza Paï. J’ai même pu discrètement tirer les vers du nez de la jeune épouse puisque j’étais le seul avec elle à parler Français. J’ai ainsi eu la confirmation que, si la mariée était en blanc, le mariage aussi. Aux dernières nouvelles, et malgré le fait que cette cérémonie avait pour but principal de faciliter son embauche par les chaînes de télévision de Sacramento, ils vivent toujours ensemble. Ils partagent une petite maison de banlieue avec les deux enfants du marié, absents lors de la cérémonie, et une demi-douzaine de postes de télévision. [1] Le taux de mariage estimé aux Etats-Unis en 2003 est de 7.5 mariages par an pour mille habitants. Le taux de divorce vaut 3.8. Les deux taux sont en diminution depuis vingt ans mais maintiennent chacun les USA dans le groupe de tête des pays développés. Si le taux de divorces en Californie n’est pas connu, le taux de mariages s’y élevait en 2003 à 5.5, pour 61.8 au Nevada, où il atteignait 99.0 en 1990 ! D’après le National Vital Statistics Reports Vol.52 No.22 du 10 Juin 2004 édité par les Centers for Disease Control and prevention. [2] Elli & Jacno, On dit des choses. Album Nos allures sages, chez Vogue (1981) [3] Buffet de hors d’œuvres. Répandu aux USA, le salad bar est généralement réservé aux restaurants bas de gamme. Aventures automobilesAventures automobiles
Avant d’arriver en Californie, lors de mes entretiens d’embauche, j’avais reçu l’assurance d’être doté d’une voiture de société. « Typiquement Américaine » m’avait précisé mon patron. J’ignorais alors ce que ça signifiait. Ma première voiture était une Ford Mustang rouge. Pas vraiment le véhicule idéal pour transporter deux valises avion, mais un symbole du rêve Américain. Deux jours plus tard, je prenais possession de la voiture qui m’était réservée : une Ford Taurus verte, qui dès la semaine suivant, me prouvait la qualité de ses freins en m’accordant mon premier accident responsable après douze ans de permis. La Taurus est effectivement typiquement Américaine. C’est ce que l’on peut appeler une basique populaire. Une des berlines simples et bon marché qui occupent le plus les routes Américaines. Cinq des six véhicules permanents de la société étaient des Taurus. La mienne, pour des raisons de couleurs que comprendront les non daltoniens avait été surnommée simplement La Verte. En dehors de son poids, commun à toutes les Taurus, ses caractéristiques principales étaient son âge avancé –cinq ans, ce qui est énorme pour une Taurus- son absence d’inertie et son manque de fiabilité. Je n’ai jamais compris à quoi était dû son absence d’inertie. Bien que lourde[1] et manquant cruellement de puissance et de tenue de route, à l’arrêt La Verte s’arrachait du sol instantanément dès que mon pied touchait l’accélérateur, alors que toutes ses homologues plus nerveuses semblaient suspendues le temps d’une réflexion avant de mettre en mouvement leur pesante carcasse. J’avais ainsi nargué un jeune Sacramentien en me rendant au supermarché. Il faut dire qu’il cumulait les handicaps : il conduisait une voiture de course Japonaise, portait casquette et était accompagnée d’une blonde vulgaire dont le rouge à lèvre débordait et tirait sur le orange. A chaque feu rouge, il faisait vrombir son moteur comme pour inviter quelque mâle viril à se mesurer avec lui. A chaque feu vert, je démarrais le premier et gardais plusieurs mètres d’avance jusqu’au feu suivant. Son humiliation a duré cinq feux. Il a passé le sixième au rouge. Les pannes me procuraient moins de plaisir. Les premières étaient bénignes. Tout d’abord, une panne généralisée du système de chauffage et de climatisation. Puis l’ordinateur de bord a soutenu pendant deux mois, par intermittence, que je roulais les portières ouvertes. J’ai vérifié, il avait tord. La première alerte sérieuse a eu lieu le lendemain d’une révision. En gravissant le premier col de la Sierra Nevada qui permet d’accéder à Yosemite, l’aiguille du voyant de température a traversé le cadran en quelques secondes pour s’immobiliser tout à droite dans la zone indiquant une explosion imminente. J’ai laissé une fontaine de liquide de refroidissement inonder un parking de station service avant de me rendre compte que le bouchon avait tout simplement sauté. Mais ce n’était qu’un début. Le lendemain, je devais traverser Death Valley du nord au sud. La route du nord est d’abord une route, puis une piste sableuse et poussiéreuse, assez roulante, et s’achève par trente kilomètres d’une piste caillouteuse sur laquelle il est préférable d’être prudent. J’avais déjà doublé un motard dont la routière[2] alourdie de lourdes sacoches manquait de se coucher à chaque secousse. Je réussis à maintenir durant une demi-heure une vitesse régulière tout en évitant les plus gros blocs. Je voyais déjà, un peu plus loin, la route de Ubehebe Crater qui rejoignait la piste quand soudain… bang. Un choc. Ma voiture fait une embardée à gauche, je la redresse comme je peux. Pas d’autre symptôme immédiat. Au croisement je prends la direction du cratère tout proche, où doit se trouver un parking. Il y en a un en effet. Je descends. Une flaque de liquide vert s’étale sous la voiture, mais rien ne coule quand le moteur est à l’arrêt. Je ne connais pas plus la mécanique que le gouvernement connaît le moyen de ramener le plein emploi, mais je me doute bien que cette flaque verte n’est pas supposée être là, et qu’elle n’annonce pas de bonnes nouvelles. Il est dix-sept heures, un dimanche, au milieu du désert. Surtout ne pas paniquer. L’étude de la carte me rassure : je ne suis qu’à quelques miles de Scottys Castle où je pourrais trouver une pompe à essence et probablement un garage. La Verte redémarre sans mal, mais la direction est terriblement dure. Je dois forcer des deux mains pour tourner le volant et je transpire déjà à grosses gouttes en arrivant au parking du château. Le responsable de la station service écoute mon histoire jusqu’au bout. Il semble sincèrement désolé. - C’est dur ce qui vous arrive, me dit-il, ici c’est fréquent. Vous devez avoir une assistance dépannage non ? - Non. Puis je me hasarde : vous réparez ce genre de panne non ? - Non. Nous vendons seulement de l’essence. Je finis par aviser un flacon de liquide d’assistance de direction et retourne au chevet de La Verte. Le petit réservoir se remplit sans problème. Je démarre le moteur. Tout le contenu se déverse sur le parking en dix secondes. Je commence sérieusement à m’énerver quand un petit papy vient me rassurer : - Je ne sais pas ce qui fuit, mais ce dont je suis sûr, c’est que vous avez aussi un pneu crevé. Avant que j’aie pu m’en assurer, il avait disparu. La station essence, bien entendu, ne répare pas les pneus non plus et sa bombe anti-crevaison n’a aucun effet. Un bref regard à la roue de secours m’ôte toute envie de l’utiliser : elle est dégonflée et trop mince. Elle est peut-être capable de rouler cinq miles sur la file de droite d’une autoroute, mais pas trente dans Death Valley. Le papy gare son pick-up à coté de moi alors que j’envisage de bivouaquer dans la Taurus. J’ai honte mais je ne suis pas certain d’avoir bien compris son prénom. Il avait la voix d’un vieux paysan qui mâche toujours sa chique même après l’avoir crachée. Je crois que c’était quelque chose comme Jerry. Jerry, si c’est bien ainsi qu’il se nomme, habite le Nevada voisin et vient souvent pique-niquer à Scottys Castle parce que c’est l’un des rares endroits de la région à posséder des tables ombragées. Avec le sourire complice d’un riche caviste montrant ses grands crus à un amateur, il me désigne l’arrière de son pick-up dont il soulève la bâche. A part le pont de levage et la cabine de peinture, il transporte tout ce qui serait nécessaire pour ouvrir un garage : démonte-pneu, jeu de pinces, de clés et de durites, pneus de rechange, colliers de serrage, graisse et huile, bidons d’essence, batteries et même un compresseur. J’ignore comment il s’y prend pour brancher ce dernier entre son pick-up et La Verte mais deux minutes plus tard, le pneu est regonflé et je peux reprendre le volant. Ouf. Je suis allé à Beatty, une petite ville située à quarante miles et une dizaine de virages de Scottys Castle. Je savais que j’y trouverais des hôtels et de l’aide. Le lendemain, un dépanneur est venu chercher La Verte sur le parking du motel. Les locaux administratifs et l’atelier du garage de Beatty tiennent dans deux caravanes. Il possède à peine plus de matériel que Jerry mais il est entouré d’une casse que j’imagine rassembler toutes les voitures qui rendent l’âme dans l’est de la Death Valley depuis une décennie. Des centaines de carcasses. Le sympathique garagiste a débarrassé le pneu du clou qui s’y trouvait et m’a enjoint à rentrer à Sacramento sans direction assistée. Le remorquage et la réparation, qui a duré plus d’une heure, m’ont coûté vingt dollars en liquide. Soit dix minutes de main d’œuvre d’un garagiste spécialisé de San Francisco. L’après midi, je profitais des grandes plaines rectilignes du Nevada et d’une séance de musculation gratuite dans les montagnes. La Verte est morte un Samedi, sur la highway 80, à hauteur de Pinole valley. Son agonie a été silencieuse, sans symptôme apparent. Je roulais tranquillement vers San Francisco quand j’ai senti un problème. Ou plutôt je n’ai rien senti : j’appuyais sur l’accélérateur et il ne se passait rien. Rien du tout. J’ai avisé la sortie en haut de la côte et j’ai laissé La Verte glisser vers la file de droite. Deux cent mètres plus loin, au feu rouge, La Verte s’arrête, cale, et tous ses voyants ou presque s’allument au rouge. C’est Noël. Comme je tente de redémarrer, le bruit de moissonneuse batteuse du moteur, l’odeur de brûlé et la fumée qui s’échappe du pot d’échappement ne me plaisent pas du tout. Pas plus que le voyant d’huile qui reste obstinément rouge. Je coupe le contact et laisse ma voiture sur place pour me précipiter vers la station service toute proche. Il est surprenant de constater les points communs qui peuvent exister entre une station de bord d’autoroute et son équivalent, perdue au milieu du désert. Evidemment la jeune femme Indonésienne qui tient la station est parfaitement formée pour accomplir sa mission : recevoir les paiements du carburant et vendre des sodas. Mais pas plus. Elle ne connaît pas de garage, ni de service d’assistance, ni de taxis, et ne possède pas non plus d’annuaire. Je reste zen. Après tout, La Verte appartient à la société. Mon problème personnel actuel est de gagner San Francisco puis de m’assurer de pouvoir retourner travailler le lundi matin. J’appellerai plus tard quelques collègues qui pourront probablement me reconduire. Avant je dois juste régler un détail : La Verte est stoppée au milieu de la chaussée devant un feu tricolore. Et ça fait désordre. Je devais tout de même avoir l’air préoccupé parce qu’une cliente m’a demandé ce qui n’allait pas. Elle avait un visage d’ange qui a passé trente ans sur terre, des cheveux bouclés, un sourrie qui n’avait rien d’angélique et s’appelait Heather. Mon bref exposé de ma situation et sa répugnance à abandonner n’importe où une voiture qui ne lui avait rien fait l’incitait à me proposer son aide. Elle prit un instant pour prévenir son amie qui dormait dans sa voiture qu’elle allait s’absenter un instant. L’autre ouvrit un œil, grogna un approximatif mwouais et reprit ses occupations. Heather a commencé par me dire que, roulant en Taurus, il était parfaitement normal que je sois en panne, mais n’a pas insisté sur ce point. Ce dont je lui sais gré. Nous avons ouvert le capot. Je tremblais pour son chemisier blanc mais elle semblait connaître la mécanique beaucoup mieux que moi-même, ce qui n’est pas très difficile. Le radiateur était vide. Les deux premiers litres d’eau rajoutés par précaution s’évaporèrent aussitôt, les suivants coulèrent sur la route. Puis je me suis hasardé à contrôler la jauge d’huile: vide et archi-vide. L’autopsie était terminée, le moteur avait serré[3]. Nous n’avions plus d’espoir de redémarrer. Il ne nous restait plus qu’à mettre La Verte dans un endroit plus sûr. Heather au volant, je transpirais à grosses gouttes en poussant péniblement la tonne et demi de tôle inanimée. La Verte avançait difficilement, mètre par mètre. J’avais de sérieux doutes sur ma capacité à lui faire passer le trottoir de l’accès au petit parking le plus proche. C’est à ce moment qu’un SUV s’est arrêté à notre hauteur. Un ordre claqua. Quatre blacks bodybuildés en maillots de basket bondirent du véhicule et se précipitèrent sur nous. Sans un mot, ils agrippèrent La Verte et l’entraînèrent, plutôt qu’ils ne la poussèrent, sur le parking. Tellement vite que, non seulement je n’aidais pas au mouvement, mais que j’avais même du mal à le suivre. Ils sont repartis vingt secondes plus tard, aussi vite qu’ils étaient venus. Non sans répondre à mes remerciements balbutiés par un conseil m’enjoignant de changer de voiture pour un modèle plus fiable. Ces colosses noirs purement Américains qui semblaient sortis d’un vidéo-clip de gangsta rap[4] roulaient en Toyota et dénigraient la production locale. J’ai remercié Heather plus longuement. Mais la mort de La Verte avait dû me bouleverser car je n’ai même pas songé un instant à lui demander son numéro de téléphone. La Verte n’a terminé sa carrière sur un parking de Pinole Valley. Bien que convaincu que ses blessures étaient irrémédiables, j’ai dû organiser son rapatriement vers le parking de ma société. Elle y est restée plusieurs mois sans bouger. La police Californienne exige d’apposer sur les véhicules en panne une étiquette jaune qui différencie les épaves des voitures volées. Je passais devant son cadavre portant cette étiquette de morgue tous les matins. Il semble qu’elle a été définitivement éliminée avec les autres déchets, après que la moitié de l’usine a pris feu. [1] Plus d’une tonne et demi à vide. Les cent quarante cinq chevaux de son six cylindres ne sont pas de trop pour l’animer. [2] Pour les non motards, une moto routière est une moto destinée au bitume des routes planes. Pour les motards, il s’agissait d’une Suzuki GSX-F 750. [3] C'est-à-dire qu’un piston était resté coincé dans un cylindre. Dans le sac d’un serrage dû à un manque d’huile, le piston se déforme souvent irrémédiablement. [4] Genre musical qui traite ou glorifie le monde des gangs urbains. Né à Los Angeles dans la mouvance hip-hop des années quatre-vingt, le gangsta-rap est généralement violent, misogyne, matérialiste et opposé aux autorités. Le Big Black Blues BoyLe Big Black Blues Boy
J’ai rencontré le Big Black Blues Boy un soir, à New York, alors que je rentrais de Brooklyn vers East Village en métro. Le métro de New-York est parfaitement banal. On se contente de s’y asseoir sans penser à rien, pour se reposer les pieds, comme dans n’importe quel métro. Alors que je somnole un peu, entre un passager différent des autres. Cinquante ans, les cheveux blancs sous un bonnet de laine aussi noir que sa peau. Une veste militaire sur un torse d’athlète, il traîne une petite valise noire et il sourit. Il s’assoit à quelques mètres de moi, à coté d’un père et de son fils de cinq ou six ans. Il toussote un peu. Et puis le Big Black Blues Boy chante. Le blues. Un blues de concert, un blues de pur bluesman. Une voix incroyable, puissante et facile, si mélodieuse qu’il me semble entendre derrière des guitares qui l’accompagnent, coupée par une blague toutes les trente secondes, toujours le sourire aux lèvres. Je n’ai pas tout compris. J’ai toujours eu du mal à comprendre les blagues des noirs Américains. Aucune importance. Ce type dégageait une telle joie de vivre, une telle vigueur, et un tel talent, que le silence s’était fait tout autour de lui. L’enfant, à ses cotés, a commencé par cacher sa tête dans sa capuche, impressionné par l’incroyable puissance de la voix, contenue comme l’eau d’un barrage qui n’aurait ouvert ses vannes que par à-coup. Mais petit à petit, les blagues et les rires le rassurent et il redresse la tête. L’homme continue de chanter. Ça dure quatre stations, pas plus. Quelques minutes hors du temps d’un concert inattendu dans un lieu inattendu. Et puis l’homme s’arrête, remet son bonnet et, avant de reprendre sa valise pour sortir, se penche vers son petit voisin. Il sert la petite main avec l’un de ses énormes doigts, regarde l’enfant droit dans les yeux, sourit de toutes ses dents et dit juste : - Stay cool man. J’ai raté ma correspondance. KatyaKatya
Katya est la meilleure amie d’une amie. Elle m’avait contactée pour obtenir quelques renseignements sur le pèlerinage de Saint Jacques de Compostelle que j’ai eu le plaisir d’accomplir autrefois. Toujours heureux de partager cette expérience, avec qui veut, j’avais de bon cœur accepté de la rencontrer dans un bar de Mission Street, à San Francisco. Katya est un tout petit bout de femme d’environ quarante ans. Tout le contraire d’une blonde Californienne. Un physique qui n’a rien d’exceptionnel, mais un charme incroyable. Deux yeux bleus profonds qui vous scrutent sans arrêt, un sourire énigmatique presque permanent, un humour à multiples facettes et une force de caractère peu commune. La fin de soirée est arrivée avant que j’ai pu répondre à toutes ses questions. Aussi nous avons décidé de nous revoir le lendemain dans sa petite maison de Oakland où nous avons poursuivi notre entretien sur le pèlerinage autour d’une tasse de thé. Les chemins de Santiago ne remplissent pas toute l’après-midi de deux personnes incapables de rester concentrées sur un unique sujet de conversation. Nous avons commencé à parler de nous, des voyages en Corse de Katya et de mes visites à la Death Valley. Katya est avocate. Elle a écrit un livre de vulgarisation, moitié texte, moitié BD, dans le but d’enseigner comment réagir en cas d’arrestation et d’aider les prévenus en cas de manipulation policière[1]. « Tu sais, parfois, la police ment » m’a-t-elle dit avec un sourire plus accentué encore qui signifiait qu’elle savait de quoi elle parlait. Les clients de Katya sont des prostituées harcelées, dont l’inconscience la désespère et la désarme parfois, ou des coupables. Quatre vingt dix pourcents de ses clients sont coupables, et ça lui semble parfaitement naturel. Elle se contente de négocier avec le juge une condamnation juste, sans inciter à plaider non coupable ni chercher à tout prix à faire libérer ses clients. Comme je m’étonnais du fait que le taux de culpabilité de sa clientèle atteignait des statistiques dignes de la Camorra, elle s’est soudainement arrêté et s’est écriée : - Ce sont eux qui viennent me voir parce qu’ils me font plus confiance qu’à d’autres. Je t’ai déjà dit que j’avais passé deux ans en prison ?
Quelques minutes plus tard, elle m’apprenait que je me trouvais chez une dangereuse activiste, autrefois condamnée à cinq ans de prison et cinq cent mille dollars d’amende. La sueur commençait à perler à mon front et mes yeux paniqués cherchaient la sortie mais elle m’assura qu’elle n’avait pas mis de strychnine dans mon thé et m’exposa son histoire. Reprenant les méthodes employées lors de la période du Civil Rights Movement[2], Katya a participé à de très nombreuses actions, dont la destruction d’installations nucléaires Américaines. Parce que, comme elle dit, « si l’on veut la paix, il faut balayer devant sa porte ». Condamnée pour désobéissance civile, elle a été libérée après un peu moins de trois ans pour rejoindre l’école de droit de Harvard grâce à l’intervention de son mentor Charles Ogletree[3], qui lui a également évité de payer l’amende. Depuis, elle poursuit son action en tentant de défendre la liberté d’expression et la vie privée de ses concitoyens, bien souvent mises à mal par une police omniprésente et des moyens d’espionnage ultra perfectionnés. Parler avec Katya donne l’impression de vivre un épisode de X-files. Elle raconte comment échapper à la police, se déplacer sans laisser de trace ou rencontrer discrètement des gens recherchés par le FBI avec l’air le plus naturel du monde car c’est son quotidien depuis plus de quinze ans. Elle m’en voudrait probablement de cette comparaison osée mais pour moi elle est un peu la version politisée, en plus jeune et plus jolie, des gentilles veilles dames d’Arsenic et veilles dentelles. Katya fait partie de ses gens à la vie si riche, que vous pourriez les écouter durant des mois sans jamais vous ennuyer. Elle m’a raconté en riant les bergers Corses qui voulaient lui « apprendre à faire du fromage » dans leur chambre ; le vol de son sac à dos contenant toutes ses affaires, dans le Morvan, et la rencontre très pittoresque qui a suivi avec la gendarmerie locale, ou les lettres qu’elle a échangé avec le célèbre leader noir Mumia Abu Jamal[4] qui a préfacé son livre, et qui attend dans le couloir de la mort. Notre dernière conversation téléphonique a dû être écourtée en raison d’un rendez-vous imminent avec des membres du Weather Underground, qui lui avaient promis de l’aider à lutter contre un projet de loi qui oblige les activistes repentis à dénoncer leurs anciens camarades. J’ai recherché qui était ce groupe dont j’ignorais parfaitement l’existence, et que j’avais d’abord confondu avec le Velvet Underground de Lou Reed. Musicalement parlant, le Weather Underground ne vaut pas tripette. Pour le reste, c’était le groupe d’activistes le plus recherché par le FBI dans les années soixante-dix. Il a organisé des émeutes à Chicago, commis un attentat à la bombe au Capitole et dans d’autres symboles de l’administration Américaine, libéré des prisonniers dont Timothy Leary, le gourou de la contre culture, et lutté contre la guerre au Vietnam et le racisme avec deux spécificités: d’une part les membres du Weather Underground n’ont jamais tué d’innocents, d’autre part ils n’ont jamais été arrêtés tant que le réseau vivait, malgré la plus importante chasse à l’homme de l’époque. Un jour, la plupart de ses membres fondateurs ont décidé d’arrêter la lutte armée, sont allé voir le FBI et ont négocié leur absence de condamnation. Autant dire que ce sont des gens dont vous entendez parfois parler à la télévision, mais avec qui vous passez rarement le week-end si vous ne vous appelez pas Katya. En quinze ans de luttes, cette petite bonne femme fragile à qui on donnerait volontiers le bon Dieu sans confession a porté ses convictions si haut qu’elle a risqué pour cela de mettre sa vie en parenthèse. Chapeau bas. [1] Beat the Heat, How to handle encounters with law enforcement. Par Katya Komisaruk. Edité par AK Press. 2004. L’ouvrage est disponible sur le site www.lawcollective.org. Il a reçu le soutien de Johnny Cochran, avocat extrêmement célèbre, et de Zack de la Rocha, du groupe Rage against the machine. [2] Le mouvement des droits civils désigne les combats des Afro-Américains pour l’obtention de l’égalité des droits. Il s’étend globalement de 1954 à 1979. [3] Professeur à Harvard, Charles Ogletree est célèbre pour sa défense des Afro-Américains. Il a défendu le rappeur Shyne et tente d’obtenir la vérité concernant les massacres de Tulsa, qui ont ravagé les quartiers noirs de cette ville de l’Oklahoma en 1921. [4] Mumia Abu Jamal est un journaliste, ancien membre des Black Panthers, fondés à Oakland en 1966. Fiché par le FBI depuis l’âge de quinze ans, il est surnommé « la voix des sans-voix » à la fin des années soixante-dix et considéré comme un important leader politique Afro-Américain. Il a été condamné à mort en 1982 pour le meurtre du policier Daniel Faulkner, qu’il a toujours nié. Plusieurs comités de soutien réclament la révision de son procès. TommyTommy
Tommy est d’origine Italienne. Il a gardé de ses ancêtres et de son éducation un atavisme profond pour les vêtements à la mode, la fête et les jolies filles. Surtout les jolies filles. J’ai rencontré Tommy un soir dans un bar de Sacramento nommé le Blue Cue où je m’étais rendu avec Nicolas. Nous tournions avec le plus grand intérêt autour de deux jeunes femmes, dont l’une, surtout, dénommée Kelly, présentait un physique plus qu’avantageux. D’autant que ce soir là sa robe cachait les tatouages sombres qui lui encerclent les reins. Après quelques bribes de conversation il était rapidement devenu évident que nous n’avions pas grand-chose à nous dire. Par bonheur notre discussion fut sauvée du silence pesant qui s’installait par l’irruption d’un jeune homme virevoltant et souriant qui s’avérait accompagner les demoiselles : Tommy. Tommy a trente-huit ans mais en parait dix de moins. Il porte des cheveux bruns bouclés, une boucle d’oreille et une bouille d’artiste qui semble vous dire que rien n’est important dans la vie sinon de s’amuser. Pourvu qu’on le fasse bien. Ce soir là, il a entretenu la conversation à coups de souvenirs d’Europe, de paysages admirés et de blagues variées. Nous avons beaucoup ri et les deux jeunes femmes ont été surprises d’entendre toutes les choses passionnantes que j’étais capable de dire quand je discutais avec quelqu’un d’intéressant. J’ai revu Tommy plusieurs fois. Nous aimions rire ensemble, et je crois qu’au cœur de Sacramento, il appréciait mon digne détachement Européen et la complicité de tireurs de sonnettes que nous pouvions avoir. Tommy est batteur. Il a joué pour Christina Aguilera mais aussi pour de vrais artistes. Il a un goût profond pour le rock, le punk et le hard rock. La musique pour laquelle il faut vraiment battre autre chose que des œufs. Il passe une bonne partie de sa vie entre New York, San Francisco et Los Angeles mais revient de temps en temps à Sacramento où il a passé son enfance. Et où il connaît tout le monde. A Sacramento, il retrouve un groupe d’amis. Ils jouent des reprises avec des perruques sur la tête. Ils jouent sans se prendre au sérieux et en conservant pas mal de marge technique. Un peu comme si Beethoven jouait du Clash en rigolant. Tommy est là pour s’amuser, se détendre. Il fait partie de ces d’hommes qui donnent l’impression de ne jamais rien faire, mais qui le font bien. Aller où que ce soit dans Sacramento avec Tommy, c’est l’assurance de rencontrer une demi-douzaine de nouvelles personnes chaque soir, particulièrement les soirs de concert. Je me souviens d’un soir où il m’avait invité au Harlow’s, un bar-club proche du Blue Cue. « Je te mettrai sur la guest-list[1]» m’avait-il promis. Bien entendu, comme c’est un pur artiste, il avait oublié et j’ai eu l’air un peu ridicule en insistant auprès du vigile. D’autant que la demi-douzaine de jeunes filles qui attendaient derrière moi pensait que j’étais, soit mythomane, soit trop pauvre pour payer l’entrée. Tommy attendait l’heure du concert entouré de sa cour habituelle, une dizaine de personnes des deux sexes cherchant à se faire valoir par l’intermédiaire du maître. M’apercevant et se rappelant sa promesse non tenue, il s’est rapidement rattrapé, m’a désigné et a dit quelque chose du genre : - Ce type est exceptionnel : il est Français, il est drôle, il est bien habillé et il connaît plein de choses passionnantes. Une minute plus tard, j’avais une Margarita dans la main, une fille à chaque bras et deux hommes me complimentaient sur le chic de mes vernis récemment ramenés de France. Tommy était pardonné. A Sacramento, il sort avec Kelly sans se faire d’illusion sur ses capacités intellectuelles, et en oublie presque sa fiancée New-Yorkaise.[1] Liste des invités. Certains clubs Californiens possèdent chaque soir une demi-douzaine de guest-lists différentes : invités journalistes, invités par le patron, gagnants de concours, inscrits sur internet… PabloPablo
J’ai rencontré Pablo lors d’une soirée privée à San Francisco. C’était une soirée multinationale. Etaient présents des Américains et des Français de souche, mais aussi des Français d’origine Algérienne et Tunisienne, un que tout le monde croyait Russe, des Américaines d’origine Lituanienne, Allemande ou Chinoise, des Italiens, Une Mexicaine, un Belge, une Indienne et Pablo. Pablo a une petite quarantaine, un physique peu avenant, un foie gros comme ça et une impressionnante maîtrise des langues. Ce soir là, je l’ai entendu parler avec presque tout le monde dans sa langue maternelle. Je ne dirais pas qu’il parle Français sans accent puisqu’il a l’accent Belge. Le comble pour un Colombien ! Ça lui vient de l’époque où il enseignait l’Espagnol dans la banlieue de Bruxelles. Outre le Français et l’Espagnol, il maîtrise également parfaitement l’Anglais, le Portugais, l’Italien et l’Allemand. Il possède quelques bases en Russe, en Grec et en Polonais mais il ne les estime généralement pas suffisantes pour en faire état. Toutes ces langues qui se bousculent dans sa tête lui ont donné l’idée de mettre au point un logiciel de traduction. Il a monté une petite société qui lui permet de vivre parfaitement en accord avec son état d’esprit. Car Pablo est vraiment très Colombien. Il aime les femmes, les chansons, la fête et le bon vin. Et surtout il ne s’accorde aucune limite. Il m’a appris qu’en Amérique du Sud, la Pologne étant trop loin, on dit « boire comme un Colombien ». Pablo fait honneur à son pays. Il lui arrive de travailler plus de cent heures par semaine en ne s’accordant que de rares heures de repos. Puis, quand son client est servi, ou simplement qu’il considère que son travail est assez avancé, il s’autorise une pause. Les pauses de Pablo durent généralement toute la nuit et le laissent au milieu de la mâtinée totalement hagard, handicapé par un puissant mal de tête et une bouche pâteuse qui ne disparaissent qu’après trois jours de diète stricte. Pablo regrette fréquemment que les Américains ne partagent pas sa conception intégriste de la fête. Pour sa part, aucun frein ne saurait l’empêcher de s’amuser. Nous avions prévu de longue date de passer un week-end à écumer ensemble les lieux de débauche de San Francisco. Le connaissant, je préférais prévoir de sortir le vendredi, dans le cas, probable, ou j’aurais eu besoin des deux jours suivants pour m’en remettre. Je l’ai appelé pour vérifier ses disponibilités. - Amigo, m’a-t-il dit, je suis au Pérou pour trois semaines. Un pays super. Mais tu as raison, il faut que nous fassions la fête ensemble. Viens me rejoindre. |
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